Les batteries Patriot de Kiev sont toujours là, mais leurs munitions les plus précieuses sont presque épuisées. Entre stocks américains saignés par la guerre en Iran et production trop lente, l’Ukraine aborde l’hiver à venir avec un trou majeur dans son bouclier aérien.

L’Ukraine possède encore des systèmes Patriot — radars, postes de commandement et lanceurs — mais elle ne dispose plus que d’un nombre infime d’intercepteurs capables de stopper les missiles balistiques russes. Si le chiffre exact reste secret, les déclarations officielles et les résultats d’interception dessinent un arsenal proche de l’épuisement, utilisé au compte-gouttes.

Le 1er août dernier, après une salve de 27 missiles balistiques dont un seul avait été abattu, Volodymyr Zelensky affirmait que l’Ukraine n’avait « plus d’intercepteurs » Patriot disponibles pour cette attaque. Quatre jours plus tard, aucun des 24 missiles balistiques tirés par la Russie n’était intercepté. Et le 12 août, le président ukrainien assurait auprès de CNN qu’il ne possédait que l’équivalent de 1% du stock américain. Autrement dit, pas nécessairement zéro missile dans tout le pays, mais trop peu pour garantir une protection continue.

300 missiles nécessaires avant l’hiver

Kiev avance plusieurs chiffres, qui correspondent à des objectifs différents. Interrogé par Axios fin juillet, le président ukrainien a demandé un paquet d’urgence de 300 intercepteurs avant l’hiver. Il estime qu’une grande frappe russe comprend désormais 30 à 40 missiles balistiques et que Moscou peut en conduire trois à cinq par mois. Le 12 août, il chiffrait auprès de CNN le minimum vital à 5% du stock américain actuel pour passer l’hiver, et à 10% pour contrer toutes les frappes balistiques russes. Le dénominateur de ces pourcentages n’étant pas public, ils ne permettent toutefois pas de déduire un stock fiable.

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Le besoin théorique à long terme est bien supérieur. La Russie produirait 700 à 800 missiles Iskander et Kinjal par an. En retenant trois Patriot par cible afin d’augmenter la probabilité de destruction, il en faudrait environ 2400 chaque année. Interrogé par Reuters, Fabian Hoffmann, spécialiste des missiles à l’Institut norvégien d’études de défense, juge ce volume « très, très difficile, sinon impossible » à atteindre. Il ne s’agit donc pas de couvrir tout le territoire, mais de protéger en priorité Kiev, les centrales, les usines d’armement, les nœuds ferroviaires et les ports.

Cette pénurie impose aussi un tri tactique. Les PAC‑3 MSE, qui détruisent leur cible par impact direct, sont le principal moyen éprouvé de l’Ukraine contre les missiles Iskander et les Kinjal. Ils ne peuvent être gaspillés contre les drones Shahed ou les missiles de croisière, moins difficiles à intercepter. Or la Russie a tiré plus de 450 missiles de tous types en juillet, dont plus de la moitié étaient balistiques, selon l’armée de l’air ukrainienne.

L’Iran a vidé les stocks américains

La réticence de Washington à fournir des intercepteurs Patriot n’est pas seulement politique: l’armée américaine manque elle-même de ces missiles. D’après une estimation du Center for Strategic and International Studies, les forces américaines ont consommé environ 65% de leurs Patriot entre février et juillet 2026 dans la guerre contre l’Iran. Leur stock serait tombé de 2330 à moins de 850 intercepteurs. Les pays du Golfe veulent eux aussi reconstituer leurs réserves, tandis que plusieurs Etats européens refusent de descendre sous leur propre seuil de sécurité.

>> Revoir ce reportage du 12h45 sur une attaque russe sur la capitale ukrainienne début août : Attaque russe sur Kiev la nuit dernière: nombreuses victimes, dégâts matériels Attaque russe sur Kiev la nuit dernière: nombreuses victimes, dégâts matériels / 12h45 / 1 min. / le 5 août 2026

Interrogé par Radio Free Europe/Radio Liberty, Mark Cancian, conseiller au CSIS et coauteur de l’estimation, explique que les planificateurs américains ne veulent pas passer sous 800 à 900 missiles. Kiev ne doit donc s’attendre qu’à peu d’intercepteurs américains, voire aucun, pendant un certain temps, avertit-il. Selon lui, Washington veut aussi préserver sa capacité de réaction face à une crise avec la Chine.

L’industrie ne peut pas combler rapidement le trou. Lockheed Martin a livré un peu plus de 600 PAC‑3 en 2025 et vise environ 2000 unités par an en 2030. Même à ce rythme, la production restera insuffisante pour répondre aux besoins cumulés des Etats-Unis, de l’Ukraine, des pays du Golfe et des autres opérateurs du Patriot. Augmenter les cadences est d’autant plus difficile que chaque intercepteur, facturé entre 4 et 5 millions de dollars, dépend d’une chaîne de sous-traitants hautement spécialisée.

Une licence n’est pas une usine

Mais alors, pourquoi ne pas laisser l’Ukraine produire elle-même? Au mois de juillet, Donald Trump a promis une licence à Volodymyr Zelensky, avant de publiquement remettre en doute cette possibilité. Les discussions se poursuivent néanmoins. Selon quatre sources proches du dossier interrogées par Reuters, les options comprennent la fabrication de composants en Ukraine avec assemblage final en Allemagne, l’intégration de Kiev à une filière américano-européenne, ou la production d’une version moins chère du PAC‑3.

Des intercepteurs guidés sol-air Patriot déployés sur la base de l'armée américaine Camp Humphreys à Pyeongtaek, au sud de Séoul, en Corée du Sud, le 12 août 2026. [KEYSTONE - YONHAP] Des intercepteurs guidés sol-air Patriot déployés sur la base de l’armée américaine Camp Humphreys à Pyeongtaek, au sud de Séoul, en Corée du Sud, le 12 août 2026. [KEYSTONE – YONHAP]

Le frein essentiel tient à la protection des technologies américaines, à la vulnérabilité d’une usine située dans un pays en guerre et, surtout, au temps industriel. Les responsables cités par Reuters expliquent qu’une ligne sous licence met normalement trois à sept ans à démarrer. Même dans le scénario le plus rapide, l’Ukraine ne recevrait pas de missiles neufs avant un an ou davantage. Fabian Hoffmann estime qu’une usine ukrainienne pourrait produire 200 à 300 intercepteurs par an: utile, mais loin des 2400 théoriquement nécessaires.

Un tournant, mais pas une capitulation annoncée

Faute de Patriot, la Russie peut frapper plus sûrement les centrales, l’industrie de défense et la logistique loin du front, multiplier les victimes civiles et obliger Kiev à choisir les sites qu’elle sacrifie. Le 10 août dernier, le groupe d’analystes Critical Threats Project estimait que Moscou voulait exploiter cette fenêtre pour ravager le réseau énergétique pendant l’hiver et retarder toute négociation sérieuse, prolongeant potentiellement la guerre en 2027.

De telles frappes pourraient infléchir le cours de la guerre, mais pas décider à elles seules du sort du front. Dans une analyse publiée par le Modern War Institute de West Point, Olga Khakova, Morgan Bazilian, Macdonald Amoah et Jahara Matisek rappellent que les bombardements stratégiques brisent rarement la volonté d’une population. Ils peuvent en revanche laisser des dégâts énergétiques durables, réduire la production militaire et accroître la pression politique.

Tristan Hertig