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Le canyon s’appelait Glen Canyon avant qu’un barrage de béton ne l’engloutisse. Aujourd’hui, à mesure que le lac Powell recule vers des niveaux jamais vus depuis sa mise en eau, des gorges entières refont surface après plus de soixante ans passés sous l’eau, avec leurs cascades, leurs grottes de grès et parfois même des vestiges laissés par les derniers visiteurs avant l’inondation.

À retenir

  • Un barrage construit en 1963 a noyé 125 canyons majeurs : lequel refait surface en premier ?
  • La vie reprend ses droits dans les zones asséchées : que découvrent les scientifiques ?
  • Le lac Powell approche du seuil critique : que se passera-t-il quand les turbines s’arrêteront ?

Sommaire

  1. Un barrage achevé en 1963, un paysage englouti en deux décennies
  2. 2026, l’année où le lac a montré son fond
  3. Des cascades, des castors et des cottonwoods : la renaissance de Glen Canyon
  4. Un équilibre suspendu à la neige des Rocheuses

Un barrage achevé en 1963, un paysage englouti en deux décennies

Tout commence avec la construction du barrage de Glen Canyon, dont la mise en eau démarre en 1963. Le Bureau of Reclamation a commencé à remplir le lac Powell en 1963, noyant des canyons étroits autrefois si luxuriants en peupliers que John Wesley Powell avait baptisé la région Glen Canyon. Le nom résonne aujourd’hui comme une ironie : ce que l’explorateur du XIXe siècle décrivait comme un jardin de grès s’est retrouvé sous des dizaines, parfois des centaines de mètres d’eau.

En 1963, le barrage de Glen Canyon a provoqué l’inondation de 186 miles du chenal principal du fleuve Colorado, entraînant la perte de 125 canyons latéraux majeurs de Glen Canyon, dont le fameux Cathedral in the Desert, une cathédrale de grès sculptée par l’eau que David Brower, alors dirigeant du Sierra Club, qualifiait ni plus ni moins d’erreur environnementale la plus regrettée du pays. La montée des eaux n’a pas seulement noyé de la roche : elle a englouti des lieux sacrés pour plusieurs tribus, dont les Diné, Hopi, Pueblo et Paiute, poussant Daryl Vigil, codirecteur de la Water & Tribes Initiative, à rappeler qu’il y a là des milliers d’années de prières. Il n’a pas fallu longtemps pour que le réservoir change complètement de visage. Il a fallu près de vingt ans pour que le lac Powell atteigne son niveau de remplissage complet à 3 700 pieds d’altitude, un niveau qui n’a tenu que deux décennies avant que la sécheresse liée au changement climatique et la surconsommation ne commencent à réduire les débits du Colorado, du San Juan et des autres rivières qui l’alimentent. Le dernier remplissage complet remonte à 1983 : depuis, la courbe ne fait que descendre, avec quelques sursauts.

2026, l’année où le lac a montré son fond

Les chiffres de cet été donnent le vertige. Mi-juillet, le lac Powell se trouvait à 3 524 pieds et le lac Mead juste sous 1 043 pieds, un niveau qui n’avait plus été observé depuis 1957, à l’époque où le barrage de Glen Canyon était encore en construction et où le lac Powell n’existait tout simplement pas. Le réservoir approche le point où, historiquement, il n’y avait pas de réservoir du tout. C’est un raccourci saisissant sur soixante ans de gestion de l’eau dans l’Ouest américain.

Le record absolu de basses eaux, établi en avril 2023 à 3 519,92 pieds, a bien failli tomber cet été. L’élévation du lac Powell mesurait 3 522,78 pieds selon le Bureau of Reclamation, se rapprochant du précédent record de 3 519,92 pieds atteint en avril 2023 et du niveau critique nécessaire pour que le réservoir produise de l’hydroélectricité. Certains experts anticipaient même un nouveau plancher pour août. Le réservoir, qui reste le deuxième plus grand des États-Unis,
se trouvait à environ 23 % de sa capacité fin juillet 2026
, une part appelée à continuer de baisser puisque
le Bureau of Reclamation projette, dans son étude de juillet, que le lac Powell terminera l’année hydrologique 2026 avec environ 22 % de sa capacité
, contre un plein historique atteint pour la dernière fois en 1983. Jack Schmidt, directeur du Center for Colorado River Studies à l’Utah State University, ne laisse guère planer le doute sur la tendance : pour le reste de l’année 2026, chaque jour verra Powell tomber à un nouveau plancher annuel.

Des cascades, des castors et des cottonwoods : la renaissance de Glen Canyon

Ce qui rend l’histoire fascinante, c’est ce qui se passe pendant que l’eau se retire. Sur le terrain, les équipes du Glen Canyon Institute documentent un phénomène inattendu : la vie reprend ses droits dans les canyons asséchés. Lors d’une expédition dans Davis Gulch au printemps 2026, les observateurs ont eu la surprise de tomber sur un barrage de castor en pleine activité, avec crapauds et cours d’eau naissants. « On entre en territoire de castors ! » s’est exclamée Zanna Stutz en s’avançant dans la boue glissante et l’eau qui lui arrivait aux chevilles, jusqu’à un petit barrage construit par les ingénieurs de la nature, pendant qu’un crapaud de Woodhouse se mettait à croasser. Un peu plus loin dans le même canyon, un détail presque comique rappelle depuis combien de temps ces lieux étaient hors du monde : une canette de Pepsi datant des années 1970 gisait tout simplement sur le sol du canyon.

Le cas le plus emblématique reste Cathedral in the Desert, cette alcôve de grès avec sa cascade que plus personne n’avait pu admirer depuis les années 1960. Après des années où le réservoir plafonnait autour de la moitié de sa capacité, le niveau a entamé une chute vertigineuse à partir de 2019, atteignant en 2023 un plancher historique de 3 520 pieds contre 3 600 pieds en 2019, permettant à la cathédrale d’amorcer pour de bon son retour. Le site n’en est pas à sa première résurrection : après le remplissage du lac, il avait déjà été considéré comme perdu avant de réapparaître en 2005 en raison de la baisse du niveau des eaux. Mais cette fois, le phénomène touche des dizaines d’autres gorges annexes, du bras de l’Escalante à celui du San Juan, révélant des parois rouges zébrées de traces calcaires qui racontent, mètre par mètre, l’histoire de la décrue.

Un équilibre suspendu à la neige des Rocheuses

Cette renaissance a un prix, et il concerne directement des millions d’usagers de l’eau et de l’électricité dans l’Ouest américain. Le seuil du « pool d’énergie minimum », en dessous duquel l’eau ne peut plus faire tourner les turbines hydroélectriques du barrage, se situe à 3 490 pieds d’altitude, soit une trentaine de pieds à peine sous le niveau actuel.
Le pool mort proprement dit, sous lequel l’eau ne peut plus s’écouler par gravité à travers les ouvrages de sortie du barrage, se situe lui à 3 370 pieds
, un seuil bien plus bas qui n’a, selon plusieurs chercheurs, guère de chances d’être atteint à court terme. Un rapport du Bureau of Reclamation publié en juillet évoque même la possibilité que le lac Powell descende assez bas d’ici le printemps 2027 pour atteindre ce niveau de « pool d’énergie minimum », signifiant que son barrage ne pourrait plus générer d’hydroélectricité. Pour gagner du temps, les autorités fédérales misent sur des lâchers d’eau depuis des réservoirs situés en amont, comme celui de Flaming Gorge, une rustine reconnue comme telle par les hydrologues eux-mêmes.

Il existe pourtant une nuance de taille que peu d’articles relaient : même dans le pire scénario, le lac Powell ne disparaîtrait pas totalement. Selon les calculs présentés lors de la conférence annuelle sur le Colorado organisée par l’université du Colorado, même si le lac Powell atteignait le pool mort, il s’étendrait encore sur une centaine de miles en amont dans Glen Canyon avec des millions d’acres-pieds d’eau, et à 3 500 pieds il s’étirerait sur plus de 120 miles. le Glen Canyon d’avant 1963 ne renaîtra jamais entièrement à l’identique, mais ce que le désert reprend aujourd’hui à l’eau n’a probablement pas fini de surprendre les géologues, les biologistes et les tribus qui n’avaient jamais renoncé à cette mémoire engloutie.