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Amarrée au bout du monde, dans le port arctique de Pevek, une barge de 144 mètres de long chauffe et éclaire une ville qui compte un peu moins de 5 000 habitants, autour de 4 500 selon les recensements russes les plus récents. Ce n’est ni une erreur d’ingénierie ni un projet abandonné : l’Akademik Lomonosov a commencé son exploitation commerciale en mai 2020 et reste la seule centrale nucléaire flottante au monde en fonctionnement. Et non, elle n’alimente pas une mégalopole industrielle. Sa mission, bien plus modeste en apparence, cache une ambition stratégique énorme pour Moscou.

À retenir

  • Une barge nucléaire de 144 mètres alimente une ville de moins de 5 000 habitants, mais sa véritable mission reste bien cachée
  • Pourquoi la Russie a construit une centrale surpuissante pour un territoire aussi isolé ?
  • Rosatom construit quatre nouvelles unités flottantes pour son projet minier domestique de Baimskaya, tout en affichant, séparément, une ambition à l’export

Sommaire

  1. Une centrale conçue pour un bout du monde qui n’a besoin que de ça
  2. Deux réacteurs de sous-marin nucléaire posés sur une barge
  3. De la mise à l’eau au branchement, un parcours de sept ans
  4. Un pari qui commence à rapporter, et un modèle que la Russie veut vendre

Une centrale conçue pour un bout du monde qui n’a besoin que de ça

Le calcul paraît disproportionné au premier abord. La centrale est basée, avec ses infrastructures côtières, près de la ville de Pevek, une cité d’environ 4 500 habitants selon les données de recensement (Rosatom et les communiqués officiels retiennent parfois un chiffre arrondi à 5 000), à qui elle fournit chaleur et électricité dans la région arctique russe de Tchoukotka. Une ville nettement plus petite que Carpentras, en somme, alimentée par un réacteur capable de bien plus.

Car le potentiel technique dépasse largement les besoins locaux. Elle a la capacité de fournir de l’électricité à une ville pouvant compter jusqu’à 100 000 habitants. Le surplus ne part pas dans la nature : il sert à électrifier des activités que l’on n’imagine pas spontanément derrière le mot « centrale nucléaire ». Elle fournit aussi de l’énergie pour le développement de l’exploitation minière de la zone aurifère de Baimskaya, un gisement isolé au cœur de la toundra sibérienne, là où poser des lignes à haute tension depuis le réseau national coûterait une fortune et prendrait des années.

D’après plusieurs opérateurs du site, une fois que la centrale nucléaire terrestre de Bilibino sera définitivement arrêtée, la centrale flottante deviendra la principale source d’énergie de tout le district autonome de Tchoukotka. Ce n’est pas un gadget expérimental posé au hasard, c’est déjà l’épine dorsale énergétique d’un territoire grand comme deux fois la France.

Deux réacteurs de sous-marin nucléaire posés sur une barge

Sous le capot, rien de futuriste au sens strict. L’Akademik Lomonosov embarque deux réacteurs KLT-40S générant chacun 35 MWe, une technologie proche de celle utilisée sur une génération précédente de brise-glaces nucléaires russes. Du solide, du éprouvé, pensé pour encaisser le froid polaire et les glaces qui dérivent.

Le résultat cumulé donne une puissance modeste à l’échelle d’un réacteur classique, mais amplement suffisante pour la mission fixée. Selon les données techniques disponibles, le navire est équipé d’une unité de puissance dotée de deux réacteurs KLT-40C de 35 MW chacun, pouvant produire 70 MW d’électricité ou 300 MW de chaleur. Une polyvalence qui change tout dans une région où l’hiver dure huit mois et où le chauffage urbain pèse autant que l’éclairage dans la facture énergétique.

Le bâtiment lui-même n’a rien d’un porte-avions. Il mesure 140 mètres de long, 30 mètres de large, 10 mètres de haut, pour un déplacement de 21 500 tonnes et un équipage de 70 personnes. Une taille de cargo, une mission de centrale électrique.

De la mise à l’eau au branchement, un parcours de sept ans

L’histoire commence bien avant l’arrivée sur site. Le projet a mis du temps à sortir de terre, littéralement. La construction du vaisseau de tête a débuté en 2007 au chantier naval de Sevmash, dans l’extrême nord russe, avant que la coque en cours d’assemblage ne soit transférée en août 2008 au chantier Baltiysky Zavod de Saint-Pétersbourg.

Le vrai spectacle a eu lieu à l’été 2019. La barge, chargée en combustible nucléaire, a quitté Mourmansk pour un périple de plusieurs semaines à travers l’Arctique, escortée par un brise-glace. Après avoir été chargée en combustible début octobre 2018, elle avait été remorquée de Mourmansk jusqu’à Pevek, un trajet de 5 000 kilomètres nécessitant 18 jours, avec un brise-glace et deux remorqueurs dans le convoi. Greenpeace, peu convaincu par l’exercice, a surnommé l’engin le « Titanic nucléaire » — un raccourci que Rosatom a toujours balayé d’un revers de main, insistant sur des normes de sûreté strictes.

Le raccordement électrique effectif est venu quelques mois plus tard. Convoyée jusqu’à Pevek en septembre 2019, l’Akademik Lomonosov a commencé à fournir de l’électricité au réseau isolé Chaun-Bilibino le 19 décembre de la même année. La mise en service commerciale complète, elle, n’a été officiellement actée que le 22 mai 2020, l’alimentation du chauffage urbain de la ville débutant en juillet 2020.

Un pari qui commence à rapporter, et un modèle que la Russie veut vendre

Cinq ans plus tard, les chiffres de production donnent une idée du rythme de croisière atteint. La centrale a généré son premier milliard de kilowattheures alors qu’elle approche de ses cinq ans de service commercial. Une trajectoire jugée solide par Rosatom, qui souligne que le navire nucléaire a augmenté chaque année sa production d’électricité et a pu dépasser les objectifs annuels fixés.

Concrètement, la centrale ne se contente plus d’un rôle d’appoint. Elle fournit environ 60 % de l’énergie de la région occidentale de Tchoukotka et de Chersky, en Yakoutie — un territoire immense, couvert de mines et de plateformes d’extraction, où chaque kilowattheure évite de brûler du fioul acheminé par bateau une fois par an avant l’englacement des ports.

L’étape suivante a déjà eu lieu : le premier rechargement de combustible. Après plus de trois ans d’opération, la centrale s’est préparée pour son premier rechargement de combustible, une opération menée depuis sa mise en service en décembre 2019. Une validation industrielle de plus pour Rosatom, mais qui ne concerne pas directement les futures unités flottantes déjà en construction. En effet, Rosatom construit actuellement quatre centrales flottantes modernisées équipées de réacteurs RITM-200, destinées à alimenter la zone minière de Baimskaya, en Arctique, avec des réacteurs de type RITM-200S et une mise en service prévue de façon échelonnée, les deux premières unités devant entrer en service début 2027, la troisième début 2028 et la quatrième début 2031. Séparément, le groupe affiche une ambition à plus long terme de conquérir le marché de l’exportation avec des centrales flottantes distinctes, d’une capacité d’au moins 100 MWe et dotées, selon Rosatom, d’une durée de vie de service allant jusqu’à 60 ans, équipées de réacteurs RITM-200M, une technologie plus récente issue des derniers brise-glaces nucléaires russes.

Reste une question que peu de médias posent : si le modèle fonctionne à Pevek, quelles seront les prochaines destinations des unités flottantes que la Russie espère un jour exporter ? Rosatom évoque discrètement des clients potentiels à l’international, dans des zones côtières isolées où le réseau électrique national n’arrivera jamais. Le « Titanic nucléaire » moqué en 2019 pourrait bien devenir, d’ici la prochaine décennie, un produit d’exportation aussi discret qu’efficace.