REPORTAGE – À quelques brasses de la plage des Catalans, onze sculptures reposent sous la Méditerranée. Plongée en apnée dans une galerie d’art unique en Europe.

Il faut quitter le rivage, enfiler un masque et mettre la tête sous l’eau pour découvrir les œuvres. À 100 mètres de la plage des Catalans, à Marseille, les sculptures se découvrent à cinq mètres de profondeur, au rythme des apnées. Imaginé par Antony Lacanaud, le Musée Subaquatique a choisi la Méditerranée comme salle d’exposition. Une galerie d’art à ciel ouvert, sous la surface, où le vivant poursuit le travail des artistes.

Depuis l’immersion des premières sculptures en septembre 2020, le musée s’est étoffé. Elles sont aujourd’hui onze, signées d’autant d’artistes différents, dans une aire de 20 mètres sur 20. Sous l’eau, il faut encore partir à leur recherche. Sous nos pieds, le sable se dérobe peu à peu. Il faut retenir sa respiration et laisser le regard s’habituer au bleu. Une silhouette apparaît enfin, d’abord indistincte. Un visage se précise, un corps se dessine. Chaque apnée n’offre qu’un fragment, quelques secondes de contemplation avant le retour précipité à la surface, puis une nouvelle tentative.


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Pas de cartel à lire ni de guide pour nous donner la clé de la création. La galerie se visite ainsi, au rythme de nos mouvements et de ceux de la Mediterrannée. «C’est assez sportif comme visite», prévient Antony Lacanaud, son fondateur, «on est vraiment en interaction avec le milieu». Il faut d’ailleurs composer avec ses aléas : un vent qui se lève, une eau moins limpide ou quelques vagues suffisent à troubler la visibilité. Le visiteur s’immerge dans un environnement vivant, changeant, parfois exigeant.

Un prétexte à venir mettre la tête sous l’eau et voir ce qu’il s’y passe

Antony Lacanaud, fondateur du Musée Subaquatique de Marseille

Parmi les œuvres présentées, Poséidon, de Christophe Charbonnel, – clin d’œil aux origines grecques de la ville -, semble presque trop évident. Immergé, le dieu de la mer paraît avoir été rendu à son élément. Un rapport à la mer qui a guidé le fondateur dans la sélection des artistes : lorsque le musée commence à prendre forme, il cherche des créations dont l’histoire ou le symbolisme entre en résonance avec le milieu. «Un Poséidon en ciment marin collait très bien».

Un peu plus loin Le Voyageur, de Bruno Catalano, entretient lui aussi un rapport intime avec cet univers. L’artiste, né au Maroc, a traversé la mer avec ses parents pour rejoindre la cité phocéenne. Dans son œuvre, les silhouettes amputées semblent porter avec elles cette idée de départ, de déplacement. D’autres œuvres proposent des récits plus obliques. Avec Coexistence, Régis Leroy, dit «Herrel», imagine un arbre abritant dans son tronc un immeuble, image d’une cohabitation fragile entre l’Homme et la nature. «Avec le temps, les algues qui s’accrochent à sa structure lui donnent presque des feuilles», sourit notre guide. Immergée en 2024, Octocerebrum a rejoint le musée plus récemment. Florian Lysowski y compose une créature hybride, mi-pieuvre, mi-cerveau humain.

Seconde peau

Nous poursuivons notre progression. Une silhouette en appelant une autre. Sous l’eau, les sculptures ont pris racine. Six ans après leur immersion, elles ne ressemblent plus tout à fait aux œuvres fraîchement sorties de l’atelier. La Méditerranée a eu tout le loisir de s’en emparer. Des algues recouvrent certaines surfaces, des coquillages se sont fixés aux reliefs et de petits organismes ont investi leurs cavités.

«Au départ, ce sont des corps morts, inertes, explique Antony Lacanaud. Aujourd’hui, ils ont été colonisés. Il y a une peau vivante qui est venue s’y fixer». La vie s’y est aussi installée : «Plusieurs œuvres sont creuses et les petits poissons en ont fait leur habitat, elles sont un peu comme des coraux artificiels», nous explique la guide qui évoque notamment L’Ours de Daniel Zanca, dont l’intérieur creux accueille la vie marine.


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Nous nous attardons davantage. Une forme se déplace sur le fond. L’œil, qui cherchait d’abord l’œuvre, se met à chercher ce qui vit autour d’elle. «Ces sculptures sont aujourd’hui un prétexte à venir mettre la tête sous l’eau et à voir ce qu’il s’y passe», défend Antony Lacanaud. Sous Résilience, de Thierry Trivès, une murène a trouvé refuge tandis que des poulpes ont élu domicile dans Octocérébrum, de Florian Lysowski. Au total, «une quarantaine d’espèces de faune et de flore ont désormais été observées sur le site».

Une plage populaire

L’implantation du musée aux Catalans ajoute une dimension particulière à l’expérience. La plage, souvent bondée en été, est «la plus centrale et l’une des plus accessibles de Marseille», nous explique Alexia Pereira. Face aux îles du Frioul et au château d’If, les Catalans portent une histoire plus ancienne que celle du musée. «Leur nom vient des pêcheurs catalans installés sur ce morceau de littoral. Au dix-neuvième siècle, la plage était divisée en cinq espaces : une partie centrale interdite, puis des zones séparées entre femmes et hommes, elles-mêmes différenciées selon les classes sociales. Les baigneurs les plus aisés disposaient notamment de cabines et de cheminements en bois permettant de rejoindre l’eau sans marcher sur le sable brûlant», nous raconte-t-elle.

Une géographie sociale à laquelle s’oppose aujourd’hui, au moins dans son principe, l’accès libre au musée. «C’est libre d’accès, c’est gratuit, c’est même le premier musée gratuit à Marseille, c’est toute la beauté du projet», revendique Antony Lacanaud. Une accessibilité qui rend néanmoins la fréquentation difficile à mesurer. Le fondateur évoque un comptage effectué lors d’un suivi environnemental, en juin, qui avait relevé environ vingt personnes à l’heure autour du musée.

Enrichir sans étendre

Les Singes de mer, sculpture de Benoît de Souza, fait partie des onze œuvres du musée subaquatique de Marseille.
Guillaume Ruoppolo / Wallis.f

De quoi nourrir des ambitions de développement. Son fondateur tempère pourtant : pas question de voir plus grand. «On aimerait ajouter d’autres œuvres, bien sûr sous réserve d’obtenir les autorisations nécessaires. Pour l’instant, l’idée n’est pas d’agrandir l’aire muséale, mais d’intégrer quelques nouvelles pièces».

À l’échelle de la ville, le littoral, lui, est appelé à prendre encore davantage de place. Dès la fin de l’été, l’Office de tourisme doit proposer des sorties en bateau pour redécouvrir la digue du Large, avec l’ambition d’en faire progressivement un nouvel espace accessible aux Marseillais comme aux visiteurs. D’autres projets sont annoncés : «Sur les 57 kilomètres de littoral, nous avons des projets jusqu’à Corbières, détaille Arnaud Drouot, président de l’Office de tourisme. Nous voulons recréer cet accès au littoral».


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Et si la mer est un atout estival, l’Office entend aussi en finir avec l’idée d’une Marseille qui se visiterait seulement aux beaux jours. «Venez à Marseille l’hiver !», encourage le président, qui vante la lumière des calanques en février, les restaurants, les hôtels et la scène culturelle de la ville. Une autre façon de profiter du littoral, lorsque les serviettes ont déserté les plages et que la Méditerranée retrouve un peu de calme.

Il est temps pour nous de retrouver la terre ferme. Nous regagnons le rivage. Sur le sable, le musée n’existe déjà plus. Sous la surface, Poséidon, Le Voyageur, Les Néréides, The Fish, La graine et la Mer et les autres créations poursuivent une transformation lente. Les artistes les ont créées ; la mer, désormais, a pris le relais.

Carnet de route

Y aller

Depuis Paris, Marseille est accessible directement en TGV depuis la gare de Lyon ou Marne-la-Vallée Chessy. Compter environ 3 h 30 de trajet. OUIGO à partir de 16 € l’aller pour un adulte en seconde classe.

Séjourner

Hôtel Amista. Dans le quartier de Noailles, au cœur du 1er arrondissement et à seulement cinq minutes à pied du Vieux-Port, l’ancien Hôtel Saint-Louis a rouvert en 2025 sous le nom d’Amista, après une rénovation signée par l’architecte d’intérieur Dorothée Delaye. L’établissement compte 24 chambres et abrite au rez-de-chaussée Louison, un nouveau bar-restaurant à l’esprit bistrot, ouvert tous les jours de 7h30 à 22h, jusqu’à 23h30 certains soirs. À partir de 120 € la nuit en «Chambre Confort» pour deux personnes. Tél. : 04 91 54 02 74 ; hotel-amista-marseille.fr

Musée Subaquatique de Marseille

Plage des Catalans, 13007 Marseille, à environ 100 mètres du rivage, par cinq mètres de profondeur. La visite individuelle est gratuite et libre. Prévoir masque, tuba et palmes. Pour une visite encadrée, contacter directement le musée ou Le Bateau Jaune, qui organise des sorties pour les groupes à partir de dix personnes, avec équipement fourni. Location de matériel possible sur réservation auprès du Musée Subaquatique de Marseille. Tél : 06 24 82 27 01 ; musee-subaquatique.com

Se renseigner

Office de tourisme de Marseille, tél : 0 826 50 05 00 ; marseille-tourisme.com