Pandémie de Covid-19, catastrophes naturelles, coupures d’électricité, tensions d’approvisionnement : les crises récentes ont soumis les systèmes de santé européens à des chocs de nature très différente. Avec, à chaque fois, la même difficulté : continuer à soigner lorsque les circuits habituels de prescription, de dispensation, d’approvisionnement ou de communication sont perturbés.
Dans un position paper consacré à la préparation sanitaire, le Groupement pharmaceutique de l’Union européenne (PGEU) documente les réponses apportées dans sept pays : Belgique, Espagne, Allemagne, France, Pays-Bas, Danemark et Portugal. Les dispositifs sont très différents : prédistribution de comprimés d’iode, délivrance de médicaments hospitaliers en ville, remontée automatisée des stocks critiques, plans de continuité en cas de panne informatique ou électrique, possibilités de substitution en période de pénurie.
Certains ont déjà été éprouvés à grande échelle. Lors des inondations de Valence en 2024, 92 pharmacies sont restées inopérantes plusieurs jours et plus de 600 pharmaciens volontaires ont été mobilisés. En Allemagne, les officines ont distribué plus de 250 millions de masques au début de 2021. Et pendant le black-out espagnol du 28 avril 2025, plus de 500 000 dispensations ont encore été réalisées entre 12 h 30 et minuit.
Au-delà des chiffres, ce tour d’Europe interroge : qu’est-ce qui permet réellement à une pharmacie de continuer à fonctionner quand son environnement ne fonctionne plus normalement ?
Belgique : le risque nucléaire se prépare au comptoir
En Belgique, le pharmacien n’attend pas l’alerte pour entrer dans le dispositif. Le plan d’urgence nucléaire et radiologique prévoit la prédistribution de comprimés d’iode par les pharmacies. Les pharmaciens les délivrent lors de campagnes prédéfinies, mais également en dehors de ces périodes à la demande.
La stratégie cible notamment les enfants et adolescents jusqu’à 18 ans, les femmes enceintes et allaitantes, ainsi que les crèches et les écoles. Une boîte est également remise par adresse dans le cadre de la préparation au risque.
Le rôle de l’officinal ne se limite pas à la délivrance. Il explique le bon usage des comprimés, récupère les anciens lots et veille à leur destruction par le circuit prévu. Le dispositif repose sur un accord entre les pouvoirs publics et le secteur pharmaceutique et prévoit une rémunération du pharmacien.
L’enseignement : le pharmacien est intégré à la chaîne de réponse avant l’événement. Population cible, produit à distribuer, information à délivrer, récupération et financement : le cadre existe avant que la crise n’éclate.
Espagne : des pharmacies sous les eaux puis dans le noir
L’Espagne offre probablement l’expérience la plus spectaculaire. Lors des inondations qui frappent Valence en 2024, environ 200 pharmacies sont touchées et 92 restent hors service pendant plusieurs jours. Pourtant, selon le PGEU, il n’y a à aucun moment de pénurie de médicaments.
Plus de 600 pharmaciens volontaires sont mobilisés. Des trousses de premiers secours et des points de prise en charge pharmaceutique sont installés, les pharmacies sont rouvertes lorsque cela devient possible et des interventions à domicile sont organisées auprès des patients les plus vulnérables.
Quelques mois plus tard, le 28 avril 2025, une panne électrique perturbe à nouveau le fonctionnement du réseau. La grande majorité des pharmacies restent ouvertes. Surtout, l’activation des plans de contingence permet de maintenir opérationnels les systèmes de prescription électronique et d’éviter la perte de données.
Entre 12 h 30 et minuit, plus de 500 000 dispensations sont effectuées. Le lendemain, alors que l’alimentation électrique est largement rétablie, elles dépassent 1,8 million.
L’Espagne a aussi conservé une organisation née du Covid-19 : dans plusieurs régions, dont la Catalogne, Madrid, la Navarre et Valence, certains médicaments hospitaliers peuvent être récupérés dans la pharmacie de proximité. Le service coordonne pharmaciens hospitaliers, officinaux et principaux grossistes-répartiteurs. Il concerne principalement des patients chroniques ou immunodéprimés.
L’enseignement : garder la porte de l’officine ouverte ne suffit pas. La résilience dépend aussi de ce qui se trouve derrière : systèmes de prescription, accès aux données, approvisionnement, coopération ville-hôpital et solutions de substitution lorsque certains sites deviennent inutilisables.
Allemagne : 250 millions de masques distribués
L’Allemagne a, elle, utilisé la puissance du maillage officinal pour organiser une distribution sanitaire massive.
Pendant la pandémie de Covid-19, les personnes présentant un risque significativement accru de forme grave ou mortelle peuvent recevoir des masques de protection en pharmacie. Début 2021, environ 35 millions de personnes sont éligibles au dispositif financé par l’État.
Les assurés reçoivent des bons de leur assurance maladie qu’ils présentent dans la pharmacie de leur choix. Ils peuvent notamment obtenir un lot de six masques contre une participation de 2 euros.
Au total, les pharmacies allemandes distribuent plus de 250 millions de masques au début de 2021.
L’enseignement : le maillage officinal constitue une infrastructure logistique capable de toucher rapidement des dizaines de millions de personnes. Mais cette puissance suppose une mission précisément définie, un financement et un circuit organisé au niveau national.
France : la pénurie comme exercice de crise permanent
Pour la France, le PGEU ne retient ni catastrophe naturelle ni black-out. Il choisit un problème désormais familier aux équipes officinales : les pénuries de médicaments.
Le document rappelle que les pharmacies disposent progressivement de davantage de leviers pour éviter une interruption de traitement lorsqu’une spécialité manque. Sur instruction des autorités sanitaires nationales, les pharmaciens peuvent notamment réaliser des préparations lorsque le médicament industriel n’est plus disponible.
Le PGEU mentionne également, selon les situations et le cadre fixé, le remplacement du médicament prescrit par une autre substance, une autre forme pharmaceutique, un médicament reposant sur le même principe actif ou un autre dosage. Il cite aussi la délivrance de la quantité exacte prescrite ou de médicaments exceptionnellement importés.
Le changement est important : lorsque la chaîne habituelle ne fonctionne plus, le pharmacien ne se contente plus nécessairement de constater l’indisponibilité. Le cadre réglementaire peut lui permettre de construire une solution pour maintenir le traitement.
L’enseignement : l’autonomie professionnelle devient elle-même un outil de résilience. Une question demeure : les marges de manœuvre prévues pour les pénuries seraient-elles suffisantes dans une crise combinant rupture d’approvisionnement, difficultés logistiques et défaillance des systèmes numériques ?
Pays-Bas : stocker moins, organiser mieux
Le modèle néerlandais prend à rebours une idée intuitive : se préparer à une crise ne signifie pas nécessairement remplir les réserves.
Des représentants régionaux des pharmaciens et des médecins participent à l’organisation de la réponse aux urgences. Le dispositif prévoit des mécanismes d’entraide entre pharmacies, des interlocuteurs et des canaux de communication identifiés, mais aussi des modes de fonctionnement alternatifs lorsque les systèmes informatiques ou l’électricité sont indisponibles.
Le PGEU insiste sur un point : le modèle ne repose pas sur la constitution de stocks de précaution massifs dans chaque pharmacie. Les crises sont difficiles à anticiper et la demande pour certains médicaments peut évoluer rapidement. Un surstockage disproportionné peut donc être coûteux et réduire les disponibilités ailleurs dans la chaîne d’approvisionnement.
La priorité est de déterminer rapidement quels médicaments sont nécessaires, lesquels sont disponibles et par quelles voies logistiques ils peuvent être acheminés. Pour les crises de plus grande ampleur, le modèle prévoit une gouvernance nationale de l’allocation et de la priorisation.
L’enseignement : la résilience ne se mesure pas à la taille du stock d’une officine, mais à la capacité collective à connaître les disponibilités et à déplacer rapidement les produits là où ils sont nécessaires.
Danemark : les stocks critiques remontent tous les jours
Au Danemark, les pharmacies restent ouvertes pendant le Covid-19 alors qu’une grande partie de la société est à l’arrêt. Certaines mettent en place des systèmes de drive ou de retrait. Le réseau participe également à l’accès aux équipements de protection et aux solutions hydroalcooliques et applique les restrictions de délivrance décidées par les autorités afin de limiter les tensions d’approvisionnement.
Mais la mesure la plus intéressante est moins visible des patients. Pendant la pandémie, un système de transmission automatique quotidienne des niveaux de stocks des médicaments critiques est rapidement déployé.
Le dispositif n’a pas été abandonné avec la fin de l’urgence : il a été pérennisé.
L’enseignement : pour gérer une pénurie, encore faut-il savoir ce qui reste réellement disponible. La donnée de stock devient un outil de préparation sanitaire, au même titre que le médicament lui-même.
Portugal : une officine mobilisable pour plusieurs types de crises
Au Portugal, la pandémie a élargi le rôle des pharmacies dans la réponse sanitaire. Les officines prennent une place importante dans le déploiement des tests antigéniques rapides et participent à la vaccination.
Elles sont également associées à des dispositifs permettant la remise locale de certains médicaments hospitaliers, notamment à des patients chroniques ou vulnérables. L’objectif est alors double : limiter les déplacements vers l’hôpital et maintenir le traitement avec un accompagnement professionnel de proximité.
Mais l’expérience portugaise dépasse les crises infectieuses. Lors de graves incendies, le fonds d’urgence abem est activé afin de permettre la délivrance gratuite de médicaments essentiels aux familles directement touchées.
Le PGEU rapporte également qu’à l’occasion d’une panne électrique nationale et d’inondations, les gardes ont été maintenues dans des pharmacies proches des territoires touchés. Lorsque certains locaux étaient endommagés ou inaccessibles, des activités ont été temporairement déplacées pour maintenir l’accès aux médicaments et au conseil pharmaceutique.
L’enseignement : préparer l’officine à une crise spécifique ne suffit pas. La véritable résilience tient à sa capacité à adapter rapidement son organisation à des événements de nature très différente.
Quelles leçons pour l’officine française ?
Ces sept expériences ne constituent pas un palmarès et ne sont pas directement transposables d’un système de santé à l’autre. Mais leur juxtaposition fait apparaître plusieurs constantes.
La première est presque triviale, mais déterminante : la crise se prépare avant la crise. La Belgique définit à l’avance le rôle du pharmacien dans son dispositif nucléaire. Les Pays-Bas organisent les relais régionaux et les solutions en cas de panne électrique ou informatique. Le Danemark dispose désormais d’une remontée quotidienne automatisée des stocks critiques.
Deuxième leçon : le stock seul ne fait pas la résilience. Ce qui compte est aussi de savoir où se trouvent les médicaments, comment les acheminer et qui peut décider de leur allocation. L’approche néerlandaise est à cet égard éclairante : stocker excessivement dans une partie du réseau peut contribuer à assécher une autre partie de la chaîne.
Troisième enseignement : l’autonomie du pharmacien doit être pensée comme un élément du dispositif de continuité des soins. Les possibilités françaises développées en réponse aux pénuries en fournissent déjà une illustration : lorsqu’un produit manque, l’efficacité de la réponse dépend en partie de ce que le pharmacien est juridiquement autorisé à faire pour éviter l’interruption du traitement.
Enfin, les exemples espagnol et portugais montrent que la préparation doit englober les infrastructures elles-mêmes. Que devient la dispensation lorsque l’électricité est coupée ? Lorsque le logiciel ne répond plus ? Lorsque l’officine est inaccessible ? Lorsque le patient ne peut plus atteindre l’hôpital ? Les réponses ne s’improvisent pas une fois le territoire sous les eaux.
C’est précisément le changement de perspective porté par le PGEU : considérer les pharmaciens comme des acteurs de la préparation sanitaire, et pas uniquement comme des professionnels mobilisables une fois l’urgence déclarée. Le document leur attribue un rôle potentiel dans la continuité de l’accès aux médicaments, mais aussi dans la vaccination, le dépistage, les contre-mesures médicales, les équipements de protection, l’information sur les risques et l’orientation des patients.
Le sujet pose une question beaucoup plus opérationnelle : si demain une crise coupe simultanément l’électricité, les systèmes numériques et une partie des approvisionnements, quelles missions précises les pharmacies françaises devront-elles assurer, avec quels outils, quelles marges de manœuvre et quelle organisation territoriale ?