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Un gouffre financier planté au cœur de Pyongyang, visible à des kilomètres à la ronde, et pourtant toujours vide. L’hôtel Ryugyong culmine à 330 mètres et compte 105 étages, ce qui en fait le plus haut bâtiment de Corée du Nord. Depuis le lancement du chantier en 1987, aucun client n’y a jamais posé une valise. Trente-neuf ans d’existence, et pas une seule nuitée facturée.
À retenir
- Un projet lancé en 1987 pour surpasser Séoul, interrompu brutalement en 1992 quand l’URSS s’effondre
- 750 millions de dollars engloutis avant même l’arrêt : l’équivalent de 2 % du PIB nord-coréen
- Une façade étincelante depuis 2008, mais l’intérieur reste vide et les autorités cherchent encore un investisseur
Sommaire
- Un pari architectural lancé en pleine guerre froide
- 1992 : le squelette de béton reste figé pendant seize ans
- L’habillage de verre égyptien, puis les néons, mais toujours aucun client
- Un chantier sans fin, un investisseur toujours recherché
Un pari architectural lancé en pleine guerre froide
Tout commence en 1987, quand Pyongyang décide de répondre à Séoul sur son propre terrain, celui du prestige immobilier. L’initiative était une réponse classique de guerre froide à la construction par une entreprise sud-coréenne du Westin Stamford Hotel à Singapour. Le régime nord-coréen voit dans ce gratte-ciel pyramidal un moyen d’attirer les investisseurs occidentaux et de démontrer sa puissance technologique. Le gouvernement de la RPDC espérait attirer des centaines de millions de dollars d’investissements étrangers grâce à ce projet.
Le calendrier initial est ambitieux, presque irréaliste. Le financement de l’hôtel était soutenu par l’Union soviétique et la date d’achèvement prévue était le 13e Festival mondial de la jeunesse et des étudiants, en juin 1989. Deux ans pour ériger 105 étages en plein Pyongyang : le pari est intenable, mais les travaux avancent tout de même à un rythme soutenu pendant cinq ans. La structure en béton armé prend rapidement sa silhouette pyramidale caractéristique, avec une base large et un sommet effilé, une forme dictée autant par l’esthétique que par la physique : les Nord-Coréens ne disposaient pas des matériaux de construction avancés utilisés dans la plupart des gratte-ciel modernes et s’appuyaient sur du béton armé, si bien qu’il fallait une large base et un sommet effilé pour soutenir l’énorme poids du bâtiment.
1992 : le squelette de béton reste figé pendant seize ans
La structure atteint sa hauteur finale en 1992, année qui devait initialement coïncider avec un autre symbole : l’ouverture grandiose de l’hôtel avait été replanifiée pour coïncider avec les célébrations du 80e anniversaire du président Kim Il-sung en 1992, mais cela non plus ne s’est jamais produit. L’effondrement de l’URSS prive le régime de son principal soutien financier, et la Corée du Nord bascule dans une crise économique sévère, aggravée par une famine dévastatrice au milieu des années 1990. Les travaux ont été interrompus la même année, à la suite de l’effondrement de l’Union soviétique et de la famine nord-coréenne du milieu des années 1990.
Le coût déjà englouti donne le vertige. La construction avait débuté en 1987, mais dès 1992, de nombreux retards et problèmes avaient fait grimper le coût à plus de 750 millions de dollars, soit 2 % du PIB total de la Corée du Nord. Pour situer l’ampleur de la somme : c’est l’équivalent de deux ans complets du budget militaire d’un petit pays, englouti dans une tour dont pas une chambre ne sera jamais louée. Le chantier s’arrête si brutalement qu’une grue reste abandonnée au sommet de l’édifice, rouillant pendant des années face aux intempéries. Pendant seize ans, la carcasse de béton nu domine la capitale, sans fenêtres, sans câbles, sans la moindre finition intérieure. Entre 1992 et 2008, les structures en béton du Ryugyong Hotel, pratiquement achevées mais dépourvues de toute finition, encombrent le paysage urbain de Pyongyang comme une présence fantomatique. C’est durant cette période que le bâtiment gagne son surnom le plus tenace, celui d’ »Hôtel de la Malédiction ».
L’habillage de verre égyptien, puis les néons, mais toujours aucun client
Il faut attendre 2008 pour qu’un investisseur étranger relance le projet. Le gouvernement nord-coréen a signé un accord avec l’entreprise égyptienne Orascom pour achever la construction de l’hôtel. En échange de son intervention, l’opérateur de télécommunications obtient un accès inédit au marché local : Orascom a signé en retour un contrat exclusif de 400 millions de dollars pour construire un réseau 3G en Corée du Nord. Les travaux qui suivent ne concernent que l’enveloppe extérieure. Des ouvriers aidés par des ingénieurs égyptiens ont installé des panneaux de verre et de métal sur la structure en béton, au coût de 180 millions de dollars, la vitrant entièrement et donnant au bâtiment une apparence lisse et polie.
La tour cesse alors de ressembler à une ruine pour prendre l’allure d’un immeuble de bureaux futuriste, avec sa pointe pyramidale distincte censée abriter un restaurant panoramique tournant. Mais derrière cette façade rutilante, rien. Aucun agencement de chambre, aucune installation électrique fonctionnelle, aucun mobilier. Quelques années plus tard, l’une des façades est même transformée en écran géant animé de spectacles lumineux et de messages de propagande visibles depuis toute la capitale, un habillage spectaculaire qui masque un intérieur toujours à l’état brut. Le bâtiment devient ainsi une sorte de totem urbain, célébré la nuit et ignoré le jour, puisque les habitants de Pyongyang passent devant sans même lever les yeux vers ses 105 étages.
Un chantier sans fin, un investisseur toujours recherché
Trente-neuf ans après la pose de la première pierre, le constat reste identique : pas une seule chambre habitable, pas un seul touriste accueilli. Les estimations du coût total pour terminer réellement l’intérieur du bâtiment donnent le tournis. Le coût pour achever le bâtiment serait d’environ 5 % du PIB total du pays, un chiffre qui dépasse largement l’enveloppe initiale de 750 millions de dollars engloutie avant même l’arrêt du chantier en 1992. Faute de repreneur solide, la tour reste un symbole d’ambition inachevée plutôt qu’un hôtel fonctionnel. Les autorités nord-coréennes n’ont pourtant pas renoncé : elles chercheraient aujourd’hui un nouvel investisseur prêt à financer l’aménagement intérieur en échange, notamment, du droit d’exploiter un grand casino dans l’édifice, une promesse qui figurait déjà dans le projet originel des années 1980 pour séduire les capitaux occidentaux.
Sources : stripe.jhu.edu | koryogroup.com | en.clickpetroleoegas.com.br