Il faut accepter de prendre son temps. Pendant plus de 3 heures de conversations qui s’étirent, de silences et de gestes parfois anodins, Soudain ne cherche jamais à précipiter le spectateur. Avec une douceur qui n’exclut ni la gravité ni les interrogations, Ryūsuke Hamaguchi signe un film magnifique qui s’installe progressivement, comme une rencontre dont on ne mesure l’importance qu’après coup. Marie-Lou (Virginie Efira) dirige un établissement pour personnes âgées et tente d’y imposer une autre manière de prendre soin des résidents, fondée sur l’écoute, le regard, le toucher et la dignité.
Sa trajectoire croise celle de Mari (Tao Okamoto), metteuse en scène japonaise atteinte d’un cancer. Entre leurs deux pays, les deux femmes vont apprendre à se connaître, d’abord à travers leurs réflexions, puis dans une relation beaucoup plus intime. Librement inspiré d’une correspondance entre une philosophe atteinte d’un cancer et une anthropologue médicale, le film en conserve l’idée essentielle : la naissance d’un lien.
Le cinéma de la parole
Cette attention portée aux relations humaines est au cœur du cinéma d’Hamaguchi depuis Asako I & II. En 2021, le cinéaste japonais marque les esprits avec Drive My Car, prix du scénario à Cannes. Le mal n’existe pas, Grand Prix du jury à Venise en 2023, avait ensuite déplacé son cinéma vers une forme plus contemplative, au cœur de la nature japonaise. Avec Soudain, Hamaguchi revient à une matière qui lui est familière : la parole comme espace de rapprochement. Avec une durée qui est précisément le sujet du film. « La durée était donc indispensable », explique le réalisateur dans le dossier de presse, afin de laisser au spectateur le temps de partager cette relation profonde entre ces deux femmes. La mise en scène accompagne ce mouvement avec discrétion. Hamaguchi avoue avoir cherché une caméra presque documentaire, capable de saisir moins ce que les comédiens « jouent » que ce qu’ils vivent.
Efira en japonais
Au centre de cette mécanique délicate, les deux comédiennes – Virginie Efira et Tao Okamoto – ont été distinguées à Cannes par le prix d’interprétation féminine. Une récompense qui souligne autant leur complémentarité que l’ampleur du travail accompli puisqu’aucune des deux ne joue dans sa langue maternelle.
Efira est partie de zéro en japonais tandis que Tao Okamoto a dû travailler son français. Le résultat est impressionnant. Elles livrent une prestation d’une précision remarquable, sans jamais donner le sentiment de « jouer » la difficulté linguistique. Virginie Efira évolue au fil du film, passant d’une volonté presque militante de bien faire à une capacité nouvelle à écouter réellement l’autre. Face à elle, Tao Okamoto impose une présence plus intériorisée, qui donne aux longs échanges une tension constante.
De l’Ehpad parisien aux montagnes de Kyoto, Soudain construit ainsi un cinéma de la présence. Un film long dont la durée n’est jamais seulement une question de métrage : elle devient une condition pour regarder, écouter et laisser une relation se former. Une proposition exigeante, mais d’une grande douceur, qui confirme la singularité d’un réalisateur capable de transformer les conversations en matière de cinéma.
Toujours à l’affiche
LA FIN D’OAK STREET – De David Robert Mitchell. 1 h 50
LA FIN D’OAK STREET – De David Robert Mitchell. 1 h 50 DR
» Après un mystérieux événement cosmique, le quartier d’Oak Street est arraché à sa banlieue et transporté dans un lieu inconnu. Une famille désorientée dans ce nouvel environnement hostile comprend vite qu’il lui faudra rester unie pour survivre. »
Après It Follows et Under the Silver Lake, le réalisateur David Robert Mitchell a choisi de s’aventurer du côté de la science-fiction avec un mystérieux phénomène qui transforme le quotidien d’une famille américaine. Anne Hathaway et Ewan McGregor portent ce récit aux accents de thriller, qui privilégie progressivement l’étrangeté et la tension à l’explication. Si la proposition de genre est intrigante, le récit se perd un peu et risque de laisser certains spectateurs sur leur faim.
CHICAS TRISTES – De Fernanda Tovar. 1 h 30
CHICAS TRISTES – De Fernanda Tovar. 1 h 30 DR
» La Maestra et Paula, deux amies inséparables, sont les meilleures nageuses de leur équipe. Jusqu’à ce qu’un événement traumatique, survenu au cours d’une soirée, les oblige à choisir entre garder le silence et prendre la parole, quitte à mettre leur amitié à rude épreuve. «
Pour son premier long métrage, la Mexicaine Fernanda Tovar s’intéresse aux conséquences d’un traumatisme sur une amitié adolescente. Présenté en première mondiale à la Berlinale 2026, dans la section Génération, il a remporté l’Ours de Cristal du jury jeune. Sans jamais chercher le spectaculaire, la réalisatrice privilégie les silences, les regards et les hésitations, portée par ses deux jeunes comédiennes convaincantes. Un drame sensible et maîtrisé sur la difficulté de mettre des mots sur ce qui bouleverse.
UNE AFFAIRE TURQUE – De Hüseyin Aydin Gürsoy. 1 h 32
UNE AFFAIRE TURQUE – De Hüseyin Aydin Gürsoy. 1 h 32 DR
» Mathieu, avocat brillant et déterminé, s’est éloigné de sa communauté turque pour grimper l’échelle sociale. Mais l’irruption dans sa vie d’un jeune Turc en situation précaire va le précipiter dans une affaire de corruption mettant en péril tout ce qu’il a bâti. «
Pour son premier long métrage, Hüseyin Aydin Gürsoy (Prix Grand Action aux Nuits Med pour son court Partir en poussière) mêle drame social, thriller judiciaire et questionnement sur les origines. Lionel Erdogan incarne un avocat confronté à un passé qu’il pensait avoir laissé derrière lui. Le film aborde les tensions entre réussite individuelle, appartenance et solidarité, même si l’intrigue criminelle reste plus attendue.