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Cinq virgule sept milliards d’euros. C’est la facture totale du déploiement des compteurs Linky en France, et elle a déjà été réglée, jusqu’au dernier centime, par les 35 millions de foyers qui l’ont vu débarquer sur leur mur. Pas par l’État, pas par Enedis sur ses fonds propres : par vous, sur votre facture d’électricité, sans même une ligne dédiée pour vous le signaler.
À retenir
- Qui a vraiment payé les 5,7 milliards du déploiement de Linky en France ?
- Le boîtier jaune promettait des économies : qu’en est-il réellement après 8 ans ?
- Enedis a-t-elle tiré les véritables bénéfices de cet investissement colossal ?
Sommaire
- Un chantier facturé aux usagers, dans des conditions qui arrangent surtout Enedis
- Des économies promises qui n’ont jamais vraiment tenu leurs engagements
- Où en est le compteur jaune en 2026, près d’une décennie plus tard
Un chantier facturé aux usagers, dans des conditions qui arrangent surtout Enedis
Le chiffre vient de la Cour des comptes elle-même. Dans son rapport public annuel de février 2018, l’institution évalue le coût effectif total de la mise en œuvre des compteurs à 5,7 milliards d’euros, une somme soit 130 euros par compteur, répercutée sur les factures futures. Le verdict des magistrats financiers tient en une formule qui a fait mouche : « un dispositif coûteux pour le consommateur, mais avantageux pour Enedis », le gestionnaire de réseau ressortant grand gagnant de l’opération quand les ménages en sont les perdants.
Le mécanisme de financement explique ce déséquilibre. Pour éviter une hausse brutale des factures au moment du déploiement, la Commission de régulation de l’énergie a mis en place un système d’avance de trésorerie : Enedis avance les frais et sera remboursé, avec des intérêts (à un taux fixé à 4,6 %), lorsque le système portera ses fruits. Un taux généreux, que la Cour juge précisément excessif. Elle pointe un double bonus pour Enedis, dont un « différé tarifaire au coût excessif », qui devrait provoquer un surcoût d’un milliard d’euros à la charge des usagers sur la durée. Une question écrite déposée à l’Assemblée nationale résume crûment le calcul : les usagers, en plus de rembourser l’ensemble du programme, apporteront un bénéfice de 500 millions d’euros à Enedis.
Concrètement, cet argent transite par le TURPE, le tarif d’utilisation des réseaux publics d’électricité, cette ligne invisible qui représente à elle seule environ un tiers de votre facture. Personne ne voit jamais écrit « Linky » sur son relevé de consommation. Et pourtant, chaque kilowattheure facturé participe, depuis des années, au remboursement de ce chantier pharaonique.
Des économies promises qui n’ont jamais vraiment tenu leurs engagements
Le boîtier jaune devait pourtant faire baisser les factures. C’était l’argument massue lancé lors du lancement du projet : une meilleure connaissance de sa consommation en temps réel devait pousser les ménages à ajuster leurs usages, décaler le linge en heures creuses, traquer les appareils énergivores. Sur le papier, le raisonnement tenait. Dans les faits, la Cour des comptes constate un fossé béant entre la promesse et la réalité.
Le problème, c’est que ces économies reposent presque entièrement sur l’implication active des consommateurs, via un portail en ligne qu’il faut aller consulter volontairement. Or, à l’époque du rapport, le taux d’ouverture de compte par les usagers disposant d’un compteur Linky est particulièrement peu élevé (1,5 %). sur cent foyers équipés, à peine un et demi allait regarder sa courbe de consommation détaillée. Les 98,5 % restants payaient pour une fonctionnalité qu’ils n’utilisaient jamais.
La Cour ne mâche pas ses mots sur ce point : « Les gains que les compteurs peuvent apporter aux consommateurs sont encore insuffisants. Ce sont pourtant eux qui justifient l’importance de l’investissement réalisé », déplorent les magistrats. Une phrase qui résume tout le paradoxe du projet : on a construit un dispositif de 5,7 milliards d’euros en pariant sur un changement de comportement que personne, ou presque, n’a activé. Les questions parlementaires de l’époque reprennent le même constat : les bénéfices ne paraissaient pas justifier un tel investissement, tandis que le rapport notait une rentabilité économique jugée médiocre sur le seul volet distribution.
Où en est le compteur jaune en 2026, près d’une décennie plus tard
Le déploiement, lui, touche désormais à sa fin. Lancé en décembre 2015, il a longtemps visé un objectif de 35 millions de foyers équipés d’ici fin 2021. Ce cap est largement dépassé aujourd’hui : le parc installé sur le territoire desservi par Enedis avoisine les 38 millions de compteurs, soit un taux de couverture qui frôle les 97 % des foyers français. Il ne reste plus qu’une poignée de logements, souvent isolés ou difficiles d’accès, encore équipés de l’ancien compteur électromécanique.
Pour ces retardataires, la situation devient de moins en moins confortable. Les foyers qui n’ont toujours pas de Linky s’exposent désormais à des frais de relevé manuel facturés autour de 5,33 euros par mois. Une manière, pour Enedis, d’accélérer les derniers pourcentages d’un chantier censé être achevé depuis longtemps.
Sur le fond, le débat sur la rentabilité du dispositif pour les ménages reste largement ouvert. Certaines analyses plus récentes évoquent un coût final légèrement inférieur aux 5,7 milliards initialement budgétés, ramené autour de 4,6 milliards d’euros grâce à des économies de déploiement. Mais le mécanisme de financement, lui, n’a pas changé : ce sont toujours les factures d’électricité, via le TURPE, qui absorbent la note. Le compteur jaune permet aujourd’hui de changer de fournisseur en 24 heures et d’accéder à des offres tarifaires différenciées selon les heures de consommation, ce qui n’existait pas avec l’ancien matériel. Reste que pour en tirer un bénéfice réel sur sa facture, encore faut-il ouvrir son compte de suivi, comparer les offres, et changer ses habitudes de consommation, exactement ce que la grande majorité des Français n’a toujours pas fait, huit ans après le rapport qui tirait la sonnette d’alarme.
Sources : fournisseurs-electricite.com | ohm-energie.com | assemblee-nationale.fr