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Cinq siècles après l’arrivée des conquistadors espagnols, Mexico continue de payer le prix d’un choix architectural fait au XVIe siècle : bâtir une capitale sur un lac asséché. Le résultat est vertigineux. Certaines zones de la ville s’enfoncent aujourd’hui de près de 50 centimètres par an, un phénomène qui ne montre aucun signe de ralentissement et ne pourra jamais s’inverser, selon les travaux de la géoscientifique Estelle Chaussard, de l’université de l’Oregon. Un chiffre qui donne le vertige quand on sait qu’il s’agit, littéralement, de la hauteur d’une personne engloutie tous les trois à quatre ans.
À retenir
- Une décision architecturale du XVIe siècle continue de hanter Mexico cinq siècles plus tard
- L’argile du lac asséché se compacte de façon irréversible : aucun retour en arrière possible
- Des zones de la ville s’enfoncent de 50 cm par an, engloutissant les infrastructures au rythme d’une personne tous les trois ans
Sommaire
- Un lac rayé de la carte, une ville qui en paie encore le prix
- De l’eau pompée, une argile qui se tasse pour toujours
- La basilique qui penche, le métro qui craque
- Une ville surveillée depuis l’espace, sans solution miracle
Un lac rayé de la carte, une ville qui en paie encore le prix
Tout commence avec la destruction de Tenochtitlan. Les Aztèques avaient bâti leur capitale sur une île au milieu du lac Texcoco, niché dans un bassin entouré de montagnes. Quand les Espagnols sont arrivés, ils ont détruit Tenochtitlan et commencé à drainer le lac pour construire par-dessus. Petit à petit, la métropole moderne s’est étendue jusqu’à faire disparaître totalement l’étendue d’eau originelle.
Le sous-sol garde la mémoire de ce lac disparu sous forme d’une couche d’argile épaisse et gorgée d’eau. Ce lit lacustre, autrefois occupé par le lac Texcoco où se trouvait la cité aztèque de Tenochtitlan, s’est retrouvé asséché à mesure que l’extraction d’eau souterraine faisait chuter le niveau de la nappe. Une aberration géologique que Mexico traîne depuis un demi-millénaire, et qui s’est brutalement aggravée avec l’explosion démographique du XXe siècle.
De l’eau pompée, une argile qui se tasse pour toujours
Le mécanisme est aussi simple que redoutable. Cette couche argileuse, épaisse de 100 mètres, salée et riche en argile, a vu ses grains minéraux extrêmement fins se réorganiser de manière de plus en plus compacte, faisant rétrécir et s’affaisser le sol. Le hic, c’est que cette compaction n’a rien de temporaire. Ce type de compaction est irréversible, rapportent les chercheurs, et il est responsable de l’apparition de fissures étendues qui endommagent bâtiments, sites historiques, égouts et canalisations de gaz et d’eau dans toute la ville.
La faute revient d’abord au pompage massif de la nappe phréatique. Aujourd’hui encore, le sous-sol de Mexico fournit environ 60 % de l’eau potable consommée par les 22 millions d’habitants de la métropole. Une étude du gouvernement américain avance même que la ville a englouti plus de 32 pieds (soit environ 10 mètres) en soixante ans, parce que 70 % de l’eau utilisée par ses habitants provient de cette nappe surexploitée. Le paradoxe est cruel : plus la population augmente, plus elle a besoin d’eau, plus elle pompe, plus le sol s’enfonce. Et le cercle ne se referme jamais.
La basilique qui penche, le métro qui craque
Le symbole le plus frappant de ce désastre géologique se trouve sur la colline de Tepeyac, au nord de la capitale. L’ancienne basilique de Guadalupe, achevée en 1709 et deuxième sanctuaire catholique le plus visité au monde après le Vatican, a fini par pencher dangereusement sous l’effet du sol instable. Cet édifice de style baroque a dû être fermé en raison de son affaissement progressif dans le sol instable de Mexico. Une nouvelle basilique moderne, de forme circulaire, a fini par être inaugurée en 1976 pour la remplacer, preuve que les autorités ont fini par abandonner l’idée de sauver l’ancien bâtiment plutôt que de lutter contre la géologie.
Mais la basilique n’est que la partie visible d’un problème bien plus vaste. L’affaissement n’est pas homogène : certains quartiers s’enfoncent à toute vitesse tandis que d’autres, posés sur de la roche volcanique stable, bougent à peine. Cette hétérogénéité fait des ravages sur les infrastructures linéaires. Une étude publiée en 2024 dans Scientific Reports rappelle que les taux d’affaissement du sol à Mexico atteignent 500 mm par an, causant des dégâts progressifs aux infrastructures centrales de la ville, y compris le système de métro. En 2021, l’effondrement mortel d’un viaduc du métro, sur une ligne en service depuis moins de dix ans, a attiré l’attention des autorités sur les dommages structurels liés à l’affaissement et conduit à d’importants travaux de réparation sur deux des douze lignes. Le célèbre Angel de la Independencia, monument érigé en 1910, a dû voir ajouter quatorze marches à sa base à mesure que le sol s’enfonçait sous lui.
Une ville surveillée depuis l’espace, sans solution miracle
Face à l’ampleur du phénomène, la NASA a mis à contribution son satellite radar NISAR, lancé en collaboration avec l’agence spatiale indienne ISRO, pour cartographier l’affaissement avec une précision inédite. Les nouvelles données, recueillies entre le 25 octobre 2025 et le 17 janvier 2026, montrent que Mexico et ses environs se sont affaissés de plusieurs centimètres par mois dans certaines zones. L’aéroport international Benito Juárez, poumon aérien de la capitale, figure parmi les secteurs les plus touchés.
Dora Carreón-Freyre, chercheuse qui étudie ce phénomène depuis plus de vingt-cinq ans, a vu les dégâts de près dans le quartier d’Iztapalapa, l’un des plus durement frappés. Elle raconte que les maisons construites sur la roche volcanique restent stables, mais celles situées entre la roche et la plaine lacustre sont déjà fissurées, pour la plupart. Un épisode illustre bien la gravité de la situation : en 2017, un taxi est tombé dans une fissure du sol. Ce n’était pas un accident isolé mais la manifestation, très concrète, d’un processus qui grignote la ville centimètre par centimètre depuis plus d’un siècle.
Il n’existe aucune solution qui permettrait à Mexico de retrouver son niveau d’origine : la compaction de l’argile est un processus à sens unique. La ville a beau investir dans des usines de traitement d’eaux usées et tenter de limiter les nouveaux forages, la nappe qui a servi de fondation liquide au sol pendant des millénaires ne se reconstituera jamais assez vite pour compenser des décennies de pompage intensif. Mexico n’a d’autre choix que d’apprendre à vivre avec ses fissures, comme Venise avec ses inondations ou Jakarta, autre mégapole engloutie qui s’enfonce elle aussi à un rythme alarmant sur ses propres aquifères.
Sources : sciencealert.com | abcnews.com