Par
Léa Pippinato
Publié le
17 août 2026 à 17h31
« Je pense à vous et je ne vous oublie pas. » Ce jeudi 13 août après-midi, à l’Ehpad Les Jardins de la Fontaine, à Murviel-lès-Montpellier, commune située à une quinzaine de kilomètres à l’ouest de Montpellier, quelques mots venus d’un jardin de Picardie suffisent à ralentir le brouhaha de la salle.
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Autour de la grande table, plusieurs pensionnaires relèvent la tête, d’autres gardent les yeux fixés sur l’enveloppe qu’ils viennent d’ouvrir. L’expéditrice, qui signe « Mamy Gigi », ne connaît pourtant personne ici. Elle adresse simplement quelques fleurs de son jardin, un message affectueux et une précision qui retient l’attention : elle avait déjà écrit aux résidents à Noël 2025.
Une dizaine de cartes postales chaque semaine
Les enveloppes passent de main en main, parfois avec assurance, parfois avec davantage de précaution. Il faut décoller un rabat, sortir le carton, retourner l’image, rapprocher le texte de ses yeux, puis lire à voix haute lorsque le voisin en a besoin. Dans cette salle d’animation, aucun écran ne capte l’attention. Ce sont le papier, les photographies et les mots d’inconnus qui font voyager le groupe.
Depuis deux ans, l’établissement participe à l’opération Du Sourire à la Carte, lancée par l’application Fizzer. Le principe consiste à permettre à des particuliers d’envoyer des cartes à des personnes âgées qui vivent en maison de retraite. Plus d’une cinquantaine d’établissements prennent part au dispositif, auquel les structures peuvent s’inscrire gratuitement.
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Pendant l’été, Les Jardins de la Fontaine reçoivent ainsi « bien une dizaine de cartes par semaine », compte Anthony Serano, animateur et responsable de vie sociale. Les courriers sont ensuite regroupés pour des séances hebdomadaires qui réunissent environ quinze personnes entre juillet et août.
« Le but, c’est vraiment de les faire voyager à travers les cartes qu’ils reçoivent pendant les vacances, parce que cette période peut parfois les éloigner un peu de leurs proches. À partir d’un paysage, d’une région ou d’un pays, on essaie aussi de les faire réagir, de voir ce que ça leur rappelle et ce qu’ils connaissent », détaille-t-il, tandis qu’une nouvelle enveloppe est distribuée.
« Le but, c’est vraiment de les faire voyager à travers les cartes qu’ils reçoivent pendant les vacances, parce que cette période peut parfois les éloigner un peu de leurs proches. À partir d’un paysage, d’une région ou d’un pays, on essaie aussi de les faire réagir, de voir ce que ça leur rappelle et ce qu’ils connaissent »
Anthony Serano
Animateur et responsable de vie sociale à l’Ehpad Les Jardins de la Fontaine
Sur la table, les destinations se succèdent sans logique géographique. La Picardie côtoie la Turquie, le Portugal, l’Afrique australe ou encore la baie de Somme. En quelques minutes, l’atelier prend des allures d’itinéraire improvisé.
De la Picardie à la baie de Somme
« Vous avez Mamy Gigi, quelques fleurs de mon jardin en Picardie. » Anthony Serano commence la lecture, puis interroge aussitôt le groupe sur la région. Une résidente hésite, une autre cherche. Finalement, une voix tranche : « Colette m’a montré, c’est le nord de la France. »
Le message continue. « Je vous écris de mon jardin en Picardie pour vous dire que je pense à vous et que je ne vous oublie pas, qu’elle soit messagère de toute mon amitié. »

Les participants découvrent les cartes au hasard, sans savoir à l’avance quelle destination ni quel message se cachent dans leur enveloppe. (©Métropolitain / LP)
La phrase produit son petit effet. Personne ne lance de grande déclaration, mais les regards changent et quelques sourires apparaissent. Le responsable de vie sociale laisse passer un silence avant de glisser : « Voilà quand même une personne qui pense fort à nous. On ne la connaît pas, mais elle prend le temps de nous écrire, et en plus elle avait déjà envoyé un mot à Noël. » La scène résume bien le ressort de l’atelier : chaque pli apporte un ailleurs, mais ce sont souvent les détails les plus simples qui accrochent le groupe.
Quelques minutes plus tard, un autre message raconte un trajet depuis la Sarthe vers la Somme, avec un passage par la Normandie, Cabourg et Deauville, avant une halte dans la baie de Somme. Les auteurs décrivent un voyage familial, des paysages, une pause face à la mer et une découverte de la pointe du Hourdel.
Lorsque la lecture se termine, Anthony Serano demande qui connaît la région. Une pensionnaire répond immédiatement qu’elle y a vécu. La destination quitte alors le terrain de la découverte pour entrer dans celui de la mémoire intime.
Istanbul, le Bosphore et la Cappadoce
Une autre enveloppe conduit le groupe jusqu’en Turquie. Une résidente accepte de lire. Le récit évoque quelques jours à Istanbul, les mosquées, le Grand Bazar, une promenade sur le Bosphore, puis la route vers la Cappadoce avant une fin de séjour sur la côte méditerranéenne.
Les clichés attirent rapidement les regards. On y distingue un couple, une mosquée et plusieurs paysages. Anthony Serano pointe les images et tente de faire préciser les lieux. « Vous êtes déjà allée en Turquie ? » « Jamais. Je n’ai jamais fait les pays d’Orient », répond Sylvia.
La discussion rebondit aussitôt vers les voyages militaires de certains hommes présents autour de la table. Plus loin, une carte venue d’Afrique australe montre des animaux de la savane. Là encore, il suffit de quelques secondes pour que le Sahara s’invite dans les échanges. « Vous êtes resté deux ans et demi en Algérie, c’est vrai ? », demande l’animateur à Michel Le courrier envoyé par un inconnu vient alors d’ouvrir une porte sur une autre vie, sans rapport apparent avec le texte initial.
« Ça rappelle beaucoup de choses »
Carmen parle d’abord du Canada. Elle sourit lorsqu’elle évoque ce séjour ancien. « J’ai voyagé au Canada, et ça, ce sont de bons souvenirs. Ça fait longtemps maintenant, mais ce sont des choses qui restent », raconte-t-elle.
Peu à peu, d’autres éléments reviennent. L’Allemagne, les voyages en bateau, les sorties en famille. Puis le ton change lorsqu’elle aborde un décès qui a interrompu cette période de déplacements. « On est resté un certain temps en deuil et on n’est plus sortis comme avant. Tout ça, ça nous a coupé un peu de la vie, parce qu’on avait l’habitude de bouger en famille et puis, d’un coup, ça s’est arrêté », confie-t-elle.
Les croisières, en revanche, semblent encore très présentes. « J’ai fait beaucoup de voyages en bateau. C’était intéressant et très enrichissant, parce qu’on voyait des choses différentes et qu’on changeait souvent de paysage. J’en garde de bons souvenirs, même si aujourd’hui tout ça est loin », poursuit la résidente.
« J’ai fait beaucoup de voyages en bateau. C’était intéressant et très enrichissant, parce qu’on voyait des choses différentes et qu’on changeait souvent de paysage. J’en garde de bons souvenirs, même si aujourd’hui tout ça est loin »
Carmen
Résidente
Lorsqu’on lui demande ce que lui procure le courrier reçu cet après-midi-là, la réponse devient plus chaleureuse. « Ça fait plaisir, oui, beaucoup. Ça rappelle beaucoup de choses, des endroits où on est allé, des moments qu’on avait presque oubliés. Et puis recevoir quelque chose comme ça, même de quelqu’un qu’on ne connaît pas, ça fait du bien. On se dit qu’on pense à nous. »
Elle ajoute ensuite, avec une pointe d’espoir : « Ce sont de bons souvenirs, et j’espère qu’on en aura encore de nouveaux. » Un peu plus tard, Carmen précise être née à Mascara, en Algérie. La remarque déclenche aussitôt une réaction à l’autre bout de la table : « Le bon vin ! » Michel acquiesce. La conversation bifurque encore une fois.

De la Picardie à la Turquie, en passant par la baie de Somme et le Portugal, les courriers reçus racontent les vacances et le quotidien de leurs expéditeurs. (©Métropolitain / LP)Michel, le Sahara et un rituel qui se perd
Michel reçoit pour sa part une carte du sud du Portugal, près de Faro. Ses interlocuteurs l’interrogent sur ses propres déplacements. « J’ai surtout voyagé comme militaire. Donc ce n’était pas vraiment des vacances, mais j’ai quand même vu pas mal de pays et de régions », tempère-t-il.
Le Portugal ne lui évoque pas grand-chose. L’Afrique du Nord, en revanche, fait immédiatement remonter des images. « Le Sahara, je connais bien, et l’Algérie aussi. J’ai également beaucoup aimé le Maroc, surtout le nord, parce qu’il y avait des endroits très intéressants du point de vue historique. J’ai vu des villes qui m’ont marqué, même si certaines étaient déjà très abîmées. »
« Le Sahara, je connais bien, et l’Algérie aussi. J’ai également beaucoup aimé le Maroc, surtout le nord, parce qu’il y avait des endroits très intéressants du point de vue historique. J’ai vu des villes qui m’ont marqué, même si certaines étaient déjà très abîmées »
Michel
Résident
Ses déplacements personnels furent moins nombreux. Il parle aussi du parachutisme, de manifestations sportives et de voyages courts qui laissaient peu de temps à la visite. Lorsque le sujet revient à la carte elle-même, Michel devient plus catégorique. À ses yeux, le geste mérite d’être préservé.
« Je souhaiterais vraiment que ça ne se perde pas, parce qu’une carte postale, ce n’est pas pareil qu’un message envoyé sur un téléphone. Il faut la choisir, écrire quelque chose, prendre le temps de l’envoyer. Aujourd’hui, on va plus vite, mais on perd aussi un peu ce geste-là », estime-t-il. Autour de lui, plusieurs résidents acquiescent.
Sylvia déroule la carte de ses voyages
Chez Sylvia, une photographie suffit à ouvrir une longue série de souvenirs. Elle raconte avoir beaucoup voyagé avec son mari après leur départ à la retraite. « On a fait pas mal de choses tous les deux. On a été au Canada, en Guadeloupe, en Norvège, aux Pays-Bas, au Portugal, en Andalousie, dans le sud de l’Italie. Et en France aussi, on a beaucoup bougé », énumère-t-elle.

Les cartes sont envoyées par des particuliers depuis la France, mais aussi depuis des destinations étrangères comme la Turquie ou le Portugal. (©Métropolitain / LP)
Les destinations reviennent par vagues. La Corse, la Haute-Savoie, la Bretagne, le Puy du Fou, le Marais poitevin. Certains noms lui échappent un instant, puis réapparaissent quelques secondes plus tard.
Le Canada conserve toutefois une place particulière. « C’est surtout le Canada qui m’a marquée, à cause des paysages et des distances. On a fait les chutes du Niagara, le lac des Mille-Îles, Québec… C’était vraiment très beau et complètement différent de ce qu’on connaissait.
Elle raconte aussi qu’elle envoyait elle-même des cartes à sa famille et à ses amis lorsqu’elle voyageait. « À l’époque, c’était naturel. Quand on partait quelque part, on choisissait des cartes pour les proches, on écrivait quelques mots et on les envoyait. Alors forcément, quand on en reçoit aujourd’hui, ça fait penser à tout ça. »
« À l’époque, c’était naturel. Quand on partait quelque part, on choisissait des cartes pour les proches, on écrivait quelques mots et on les envoyait. Alors forcément, quand on en reçoit aujourd’hui, ça fait penser à tout ça »
Sylvia
Résidente
L’image est presque symétrique : celle qui écrivait autrefois depuis ses propres vacances lit désormais les récits d’autres voyageurs, et ces quelques lignes suffisent à rouvrir des itinéraires parcourus plusieurs décennies plus tôt.
Un dispositif gratuit, avec une histoire particulière aux Jardins de la Fontaine
Les Jardins de la Fontaine participent à Du Sourire à la Carte pour la deuxième année. Une histoire familiale relie toutefois cette maison de retraite au projet. Une résidente de l’établissement appartient à la famille de l’un des créateurs du dispositif. Cette proximité a permis de faire connaître plus facilement l’initiative sur place, même si celle-ci reste ouverte à d’autres structures.
Derrière cette parenthèse légère se dessine pourtant une réalité beaucoup plus dure. Selon le dernier baromètre des Petits Frères des Pauvres, 750 000 personnes âgées de 60 ans et plus vivent en France dans une situation qualifiée de « mort sociale », sans contact ou presque avec leur famille, leurs amis, leurs voisins ou des associations. Près de deux millions d’aînés seraient aussi isolés de leur entourage proche.
La période estivale peut accentuer ce sentiment : les proches s’absentent, les habitudes changent, certaines visites se font plus rares et les journées peuvent sembler plus longues. Une carte postale ne prétend évidemment pas remplacer une relation régulière, une visite ou la présence d’un proche. Elle matérialise toutefois une attention, avec un lieu, des images et quelques mots écrits pour quelqu’un.
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