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Décembre 2019, dans le district de Dongxihu à Wuhan. Une banderole flotte au-dessus d’un cortège de dirigeants tout sourire : « HSMC sert la nation, accomplit le rêve chinois ». Ce jour-là, l’entreprise Wuhan Hongxin Semiconductor Manufacturing (HSMC) célèbre l’arrivée d’une machine de gravure ASML, un exploit technologique que peu de sociétés chinoises pouvaient alors revendiquer. Un mois plus tard, cette même machine, présentée comme flambant neuve, servait de garantie pour un prêt bancaire de 580 millions de yuans. L’usine censée produire les premières puces chinoises en 7 nanomètres n’a, elle, jamais tourné.
À retenir
- Une machine technologique d’exception a changé de rôle en seulement 30 jours
- Les véritables fondateurs de l’entreprise n’avaient aucune expertise en semi-conducteurs
- Ce projet est devenu en Chine le symbole de la gabegie publique dans le secteur des puces
Sommaire
- Une machine ASML mise en gage avant même d’être utilisée
- Un projet à 18,5 milliards de dollars porté par des amateurs
- De l’usine fantôme à la reprise en main par l’État
Une machine ASML mise en gage avant même d’être utilisée
Le 20 janvier 2020, les registres bancaires sont formels. HSMC a mis en gage la machine de lithographie DUV auprès de la Wuhan Rural Commercial Bank pour un prêt de 580 millions de yuans, en la décrivant dans le contrat comme « flambant neuve ». L’appareil venait pourtant tout juste de faire l’objet d’une cérémonie d’inauguration grandiose, à peine un mois plus tôt.
Le calendrier ne laisse guère de doute sur les intentions. L’équipement ASML avait été livré à HSMC en décembre 2019 dans une grande effervescence médiatique, ce qui a permis à l’entreprise de sécuriser un investissement supplémentaire de 15,3 milliards de yuans de la part du gouvernement local. Un mois plus tard, ce même équipement était offert en garantie à une banque locale de Wuhan pour un prêt de 580 millions de yuans. La machine n’aura donc servi, dans les faits, qu’à débloquer des liquidités. Jamais à graver le moindre wafer.
Il s’agissait d’un modèle NXT:1980Di, une machine à ultraviolets profonds (DUV). L’arrivée de cette machine de photolithographie ASML NXT:1980Di constituait un coup d’éclat, la machine DUV comptant parmi les équipements les plus complexes au monde, seule sa cousine plus récente à ultraviolets extrêmes (EUV) la surpassant. Vendre ce type d’équipement à une entreprise chinoise n’avait rien d’anodin à l’époque : dès 2018, l’administration Trump avait fait pression sur le gouvernement néerlandais pour bloquer les ventes de machines ASML vers la Chine, si bien que les fabricants de puces chinois peinaient à mettre la main sur ces équipements, même lorsqu’ils avaient l’argent nécessaire. HSMC avait donc réussi, sur le papier, un tour de force diplomatique et industriel. Ironie de l’histoire : la seule chose qui en restait un an plus tard, c’était une dette bancaire.
Un projet à 18,5 milliards de dollars porté par des amateurs
Fondée fin 2017, Hongxin visait une capitalisation de 128 milliards de yuans (18,5 milliards de dollars) pour fabriquer des puces logiques en technologie 14 nanomètres puis 7 nanomètres. À Wuhan, la municipalité y voyait un projet vitrine : en 2018 et 2019, la ville a nommé Hongxin son projet de construction critique le plus important, et l’entreprise a commencé à bâtir son usine juste à côté. Sur le papier, tout semblait aligné pour faire émerger un rival sérieux face à SMIC, le géant chinois des semi-conducteurs.
Le projet a gagné en crédibilité grâce à un recrutement inattendu. Les dirigeants de HSMC ont organisé un événement très médiatisé en décembre 2019 pour célébrer l’achat de son premier équipement haut de gamme, un système de lithographie ASML, et l’entreprise a réussi un autre coup en 2019 en recrutant la figure de l’industrie Chiang Shang-yi comme directeur général, lui qui avait été directeur R&D chez TSMC, le plus grand fondeur de puces au monde. Sa réputation a suffi à convaincre ASML de vendre son équipement, et à rassurer des investisseurs qui n’avaient, eux, aucune expertise dans le secteur.
Car c’est bien là que le bât blesse. Derrière les cols blancs et les cérémonies, les fondateurs de HSMC n’avaient aucune expérience du secteur des puces. Li Xueyan, co-fondatrice d’une société pékinoise détenant 90 % de HSMC, s’est révélée avoir dirigé des entreprises dans l’écologie, la vente de baijiu, la restauration, la construction de jardins et la médecine traditionnelle chinoise, sans aucune expérience dans les semi-conducteurs. Pendant ce temps, sur les chantiers, les entrepreneurs locaux attendaient leur paiement : « Cela fait quatre mois que les paiements de Hongxin ont commencé à être insuffisants, et maintenant il nous manque 18 millions de yuans », confiait en décembre 2019 un entrepreneur à un autre, selon des enregistrements téléphoniques.
De l’usine fantôme à la reprise en main par l’État
Le gouvernement de Wuhan avait pourtant vanté la singularité de son projet, affirmant détenir la seule machine du pays capable de graver du 7 nanomètres. Une affirmation largement exagérée. Selon une source industrielle expérimentée dans la fabrication de semi-conducteurs, l’équipement de HSMC n’était que l’un des nombreux appareils importés capables de produire des puces en 7 nanomètres : le fondeur SMIC, basé à Shanghai, en possédait déjà une dizaine. Le prétendu joyau technologique de Wuhan n’avait donc rien d’exceptionnel, si ce n’est son sort funeste.
La suite ressemble à une lente agonie administrative. Les travaux se sont arrêtés à la mi-2020 faute de fonds, avant qu’en novembre 2020 l’entreprise ne soit entièrement reprise par l’unité locale de la Commission de supervision et d’administration des actifs publics du Conseil d’État, dans le district de Dongxihu à Wuhan. Le rideau est définitivement tombé quelques mois plus tard : l’usine s’est retrouvée vide, devenue le terrain de jeu de vlogueurs venus filmer la ruine, et les derniers employés restants ont été licenciés en février 2021.
Le cas HSMC est devenu, en Chine, un symbole malgré lui. « HSMC » est aujourd’hui synonyme de la folie des projets provinciaux de semi-conducteurs. Ce qui frappe surtout, c’est la mécanique du montage : un terrain concédé pour plusieurs décennies, des subventions publiques déclenchées par un simple effet d’annonce, et une machine à plusieurs centaines de millions de yuans qui n’a jamais gravé le moindre circuit avant de finir sur un bilan bancaire comme simple gage. Pékin a depuis multiplié les garde-fous pour éviter que ce scénario ne se reproduise ailleurs, mais l’appétit des collectivités locales pour les projets pharaoniques de semi-conducteurs, lui, n’a pas vraiment faibli.
Sources : leventdelachine.com | wccftech.com