C’est peu de dire que le dernier sommet de l’Otan, organisé à Ankara les 7 et 8 juillet 2026, a mis en lumière les tensions entre Donald Trump et les autres membres de l’Alliance. Lors de la deuxième journée, le véhément président américain a multiplié les critiques à l’encontre de ses alliés, ciblant notamment l’Espagne, qu’il accuse de ne pas consacrer suffisamment de moyens à la défense et de ne pas soutenir les États-Unis dans leur conflit avec l’Iran (The Guardian), tout en réaffirmant ses ambitions concernant le Groenland.
Malgré ces tensions, les 32 membres de l’Alliance ont réaffirmé leur « engagement indéfectible » en faveur de la défense collective et de l’article 5 — qui dispose qu’une attaque armée contre un membre de l’OTAN est considérée comme une attaque contre tous les Alliés, qui s’engagent alors à lui venir en aide — ainsi que leur soutien à l’Ukraine. Le sommet a également confirmé l’accélération de l’effort de défense européen : les Européens et le Canada ont augmenté leurs investissements militaires de 121 milliards d’euros en 2025 selon Mark Rutte (Démocrata) et se sont engagés à fournir 70 milliards d’euros d’aide militaire, d’équipements et de formation à l’Ukraine en 2026 comme en 2027 (Déclaration du sommet d’Ankara).
Reste que Washington continue de réclamer un partage plus important du « fardeau » de la défense, tout en faisant planer des incertitudes sur son engagement européen, et sur la place des États-Unis dans l’Alliance. Après avoir explicitement évoqué un retrait de l’OTAN avant une rencontre avec le secrétaire général Marc Rutte en avril 2026 (Washington Post), le Pentagone a annoncé en mai le retrait d’environ 5 000 militaires américains stationnés en Allemagne, sur un calendrier de 6 à 12 mois (Reuters). La tension monte dans l’Alliance, née des cendres de la Seconde guerre mondiale. Plusieurs États européens ont annoncé un réarmement accéléré, l’Allemagne établissant même une stratégie militaire sur le long terme, nous en parlions en mai.
Et quid des risques pour Washington, en cas de retrait de l’OTAN ? Pour analyser les conséquences qu’aurait un retrait de l’Otan pour Washington, GEO a interrogé Amélie Zima, docteure en science politique et responsable du programme Sécurité européenne et transatlantique à l’Ifri (Institut français des relations internationales).
Les États-Unis, sous l’administration Donald Trump, sont très critiques des autres membres de l’OTAN. Est-ce une attitude récente ?
Si on raisonne dans un cadre contemporain, des critiques américaines sur le partage du fardeau [financier de l’Alliance, NDLR] émergent dès les années 1990 et émanent tant des administrations démocrates que républicaines. Cependant ces critiques ne sont pas de nature à remettre en cause l’engagement américain en Europe, ni à entraîner des craintes concernant l’application de l’article 5.
Le premier mandat de Trump est déjà marqué par une intensification de la rhétorique critique à l’égard de l’OTAN, qui serait « inutile ». L’administration se distingue aussi par des critiques envers les Alliés, les distinguant entre bons (comme la Pologne) et mauvais (comme l’Allemagne), ce qui est une tendance que l’on retrouve actuellement et une préférence pour le bilatéralisme au détriment du multilatéralisme, tendance qui est toujours à l’œuvre.
Cependant, la situation est différente durant ce deuxième mandat Trump car il ne s’agit plus seulement de critiques mais surtout de menaces à l’égard de la souveraineté et de l’intégrité territoriale des États membres (on pense au Groenland et au Canada). Ce faisant, les États-Unis remettent en cause les fondements même de l’Alliance et les principes cardinaux du droit international, et ils fragilisent aussi l’article 5.
Que perdraient les États-Unis à quitter l’OTAN ? En termes de stratégie, de dissuasion ?
Un certain nombre d’avantages. Les USA perdraient 31 alliés dont des puissances militaires, politiques et économiques de premier plan, et une organisation qui permet le fonctionnement de concert de 32 armées en raison de ses procédures de normes et de standardisation. C’est une arène où ils peuvent discuter des problèmes de sécurité au niveau global. Une organisation qui en raison de son cadre multilatéral légitime leur action.
L’OTAN est également une alliance qui dispose d’une clause de sécurité, l’article 5, un outil unique car les autres organisations du même type n’en disposent pas. À titre de comparaison, si les États européens décidaient de quitter l’OTAN, ils ne seraient pas aussi démunis que les États-Unis car ils disposent de l’UE qui a sa propre clause de sécurité, l’article 42.7 du traité de Lisbonne. Et l’UE permet aussi de discuter de certains enjeux de sécurité qui ne sont pas strictement militaires comme la Chine (questions financières et commerciales).
Donald Trump a été très critique de l’Espagne lors du dernier sommet, n’est-ce pas dangereux, dans la mesure où les bases de Rota (navale) et Morón (aérienne) constituent des points d’appui essentiels pour les opérations américaines en Europe, en Méditerranée, en Afrique et au Moyen-Orient ?
Ce n’est pas la première fois que l’Espagne et les États-Unis ont un différend sur la défense. L’Espagne a déjà refusé d’augmenter son budget à hauteur de 5 % comme acté lors du sommet de La Haye l’année dernière, et comme voulu par Donald Trump. Elle a fait un opting-out [un désengagement, NDLR], arguant que ses priorités sont ailleurs. Madrid a aussi été très critique sur la guerre iranienne voulue par les États-Unis, qui n’est pas une mission OTAN et pour laquelle les États membres de l’OTAN ne sont donc aucunement obligés de prêter aide et assistance à Donald Trump.
Pour l’instant, les bases américaines ne sont pas remises en cause, mais il sera intéressant de regarder la « posture review » [revue de posture, NDLR] annoncée par le secrétaire Pete Hegseth, notamment lors de la réunion des ministres de la Défense des pays membres de l’OTAN de juin 2026, et dont les résultats seront annoncés dans les mois à venir. Cette révision de la présence américaine doit impliquer des retraits, des redéploiements et des déplacements de troupes américaines en Europe.
Il demeure que pour les États-Unis, une présence en Europe est utile à leur projection de puissance. Les Européens ont donc un atout à faire valoir dans le bras de fer qui peut les opposer à l’actuelle administration américaine.