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Un réacteur nucléaire de 1 200 mégawatts, mis en service en janvier 1986 à Creys-Malville, en Isère, n’aura fonctionné à pleine puissance que 53 mois sur ses onze premières années d’existence. Le reste du temps ? Des pannes, des procédures administratives interminables, et un arrêt de trois ans et demi. Superphénix, le plus grand surgénérateur jamais construit au monde, est resté à quai plus souvent qu’il n’a produit du courant.
À retenir
- Un réacteur conçu pour produire plus qu’il ne consomme, mais paralysé par des défis technologiques inédits
- Trois ans et demi d’arrêt suite à une fuite en 1990, suivi d’une bataille juridique qui a éclipsé les enjeux techniques
- Une facture de 9 milliards d’euros pour une production réelle d’électricité six fois inférieure aux prévisions
Sommaire
- Un chantier commencé en pleine guerre froide énergétique
- Onze ans d’exploitation, quatre ans et demi de production réelle
- Une facture qui se compte en milliards
- Un démantèlement déjà plus long que la période d’activité
Un chantier commencé en pleine guerre froide énergétique
Le projet démarre en 1976, sur un terrain bordant le Rhône, à une cinquantaine de kilomètres de Lyon. L’ambition est immense : construire un réacteur à neutrons rapides refroidi au sodium liquide, capable de produire plus de combustible qu’il n’en consomme. Un rêve de surgénération porté par trois électriciens européens réunis dans la société NERSA, EDF en tête avec 51% des parts, aux côtés de l’italien Enel et d’un consortium germano-belgo-néerlandais. Le chantier n’est pas de tout repos : en 1982, un attentat à la roquette vise la centrale encore en construction. Superphénix est toutefois mis en service en 1986, après une divergence obtenue en 1985. Le 1er janvier 1986 marque le vrai début de l’aventure industrielle.
Le refroidissement au sodium fondu à 550°C n’est pas un détail technique anodin. Ce métal s’enflamme au contact de l’air et explose au contact de l’eau, un défi d’ingénierie qui explique en grande partie pourquoi ce prototype accumulera les incidents dans les années suivantes.
Onze ans d’exploitation, quatre ans et demi de production réelle
Le bilan officiel, dressé par la Cour des comptes et repris dans un rapport du Sénat, est sans appel. Du 1er janvier 1986 au 31 décembre 1996, le temps a été réparti de la façon suivante : pendant 53 mois, soit près de quatre ans et demi au total, la centrale a connu une exploitation normale. Le reste du temps se répartit en deux blocs presque symétriques : pendant vingt-cinq mois elle a été hors d’état de fonctionner par suite d’interventions diverses pour corriger des incidents constatés, et pendant cinquante-quatre mois, alors qu’elle était techniquement apte à tourner, des procédures administratives et judiciaires l’ont maintenue à l’arrêt.
L’épisode le plus marquant reste celui de 1990. Le fonctionnement du réacteur Superphénix a, depuis décembre 1986, été marqué par les incidents de fuite du barillet de transfert de combustible en avril 1987 et de pollution du sodium primaire, en juin 1990, conduisant à l’arrêt du réacteur le 3 juillet 1990. Trois ans et demi. C’est le temps qu’il aura fallu pour redémarrer, en septembre 1995, après une bataille juridique et politique qui a fini par éclipser les questions purement techniques. En 1996, l’installation connaît enfin une année de fonctionnement jugée satisfaisant. Trop tard : après un bon fonctionnement en 1996, il est de nouveau arrêté en 1997, et sous la pression des Verts, Lionel Jospin, devenu premier ministre, annonce en 1997 la fermeture définitive de Superphénix qui est entérinée par un arrêté ministériel en décembre 1998.
Une facture qui se compte en milliards
Le chiffrage a occupé plusieurs rapports publics successifs. Selon un rapport de la Cour des comptes de 1997, la construction du réacteur Superphénix a coûté 9,1 milliards d’euros, pour un coût de fonctionnement d’environ 1 milliard par an, que le réacteur produise de l’électricité ou reste à l’arrêt. Un rapport antérieur des magistrats financiers, datant de 1996, avait avancé un chiffre proche pour l’ensemble du cycle de vie de l’installation, de l’investissement initial jusqu’à la déconstruction complète, autour de 9,15 milliards d’euros le coût complet de la centrale, de l’investissement initial à la déconstruction totale.
Côté recettes, le décalage est spectaculaire. La production d’électricité aurait dû rapporter 12 milliards de francs ; elle n’en a fourni que 2 milliards, un sixième de ce qui était attendu. Une Assemblée nationale et un Sénat partagés sur la suite à donner ont d’ailleurs souligné, à l’époque, que l’équation financière n’était pas si simple à trancher : retarder l’arrêt de l’exploitation de la centrale jusqu’à la fin de la convention entre les partenaires dans NERSA, soit fin 2000, aurait probablement été neutre sur le plan financier, selon les hypothèses retenues par EDF elle-même.
Un démantèlement déjà plus long que la période d’activité
Depuis 1999, Creys-Malville n’est plus une centrale : c’est un chantier de démolition. Et un chantier hors norme, puisque le réacteur Superphénix est le plus grand réacteur du monde en cours de démantèlement. Chaque jour, 300 salariés assurent les activités de démantèlement des installations, avec un budget annuel conséquent : en moyenne, chaque année, EDF investit 50 millions d’euros pour le fonctionnement et la maintenance du site.
Les étapes s’étalent sur plusieurs décennies. Après le retrait des combustibles et la vidange du sodium, achevés dans les années 2010, les équipes s’attaquent désormais au cœur du réacteur : les internes de cuve et le grand bouchon tournant sont traités sur la période allant de 2020 à 2025, puis la cuve du réacteur sur une période allant de 2025 à 2028, tandis que le démantèlement des générateurs de vapeur est prévu de 2022 à 2027. Des robots interviennent désormais sur les opérations les plus sensibles, notamment pour extraire les derniers bouchons de la cuve. L’ensemble du chantier ne devrait pas s’achever avant 2030, avec en dernière étape l’assainissement des structures en béton. Quant au coût de cette déconstruction, les estimations ont varié dans le temps : la Cour des comptes l’évaluait à 955 millions d’euros dans son rapport de janvier 2012, mais des experts indépendants et des travaux plus récents évoquent désormais un montant plus proche de 2 milliards d’euros à terminaison.
Le site n’est pourtant pas resté figé dans son passé nucléaire. Depuis 2023, une partie des terrains accueille une centrale photovoltaïque de 22 000 panneaux, construite en parallèle du chantier de démantèlement. Une installation d’entreposage de combustible reste par ailleurs en fonctionnement sur place, avec une échéance d’exploitation fixée à 2035. De la fission la plus complexe jamais tentée en France aux panneaux solaires posés sur une friche industrielle : Creys-Malville aura connu, en un demi-siècle, deux visages radicalement opposés de la production d’électricité.
Sources : revolution-energetique.com | senat.fr | techniques-ingenieur.fr