• Depuis plusieurs mois, des drones sont interceptés dans des zones sensibles des pays européens et, dans le même temps, les tentatives de désinformation se multiplient sur Internet.
  • Derrière ces manœuvres plane l’ombre de la Russie.
  • Or, elles deviennent de plus en plus nombreuses et audacieuses, souligne auprès de TF1info Lukas Aubin, directeur de recherche à l’IRIS.

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Ukraine : la guerre entre dans sa 5ᵉ année

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Un drone chargé d’explosifs découvert à l’aéroport de Leipzig, un autre appareil repéré au large des côtes roumaines, à proximité de l’immense projet d’exploitation gazière Neptun Deep, une violation présumée de l’espace aérien finlandais par un avion russe de type IL-20… Ces dernières semaines, les intrusions suspectes dans des espaces sensibles des pays européens semblent se multiplier. Elles s’accompagnent de campagnes massives de désinformation en ligne et d’avilissement de certains candidats annoncés à l’élection présidentielle française de 2027, à l’instar de Gabriel Attal, mais aussi d’Édouard Philippe ou encore Raphaël Glucksmann

Toutes ces manœuvres portent le sceau de la Russie, qui mène, dans l’ombre, une guerre hybride contre les alliés de l’Ukraine. Pour réussir à y voir plus clair sur cette dynamique et en comprendre les tenants et aboutissants, TF1info a sollicité Lukas Aubin, directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et expert en géopolitique, guerre asymétrique et jeux d’influences au sein de l’espace post-soviétique. 

Au vu des événements récents, assiste-t-on à une accélération de la guerre hybride menée par la Russie contre les pays occidentaux ? 

Pour commencer, je mettrais un petit bémol sur la notion de guerre hybride. Il faut s’en méfier parce que c’est une expression qui est un peu fourre-tout, qui mélange plusieurs concepts un peu contradictoires et qui est parfois utilisée à tort et à travers. Sur le plan de la rigueur, et d’un point de vue conceptuel et sémantique, elle est un peu délicate à utiliser. 

Cela étant dit, oui, on peut clairement dire qu’on assiste à une intensification et à une multiplication des actions de déstabilisation menées par la Russie. Ça n’est pas une surprise dans le sens où Moscou a considérablement augmenté son budget alloué à ce genre de manœuvres. Des sommes assez importantes sont donc allouées à des attaques de drones mais aussi à la désinformation sur Internet et à l’utilisation du cyberespace comme caisse de résonance des intérêts et des fake news russes. 

La Russie est officiellement en guerre contre l’Ukraine. Or Kiev possède de nombreux alliés, qui lui permettent de tenir tête. Moscou cherche donc, de fait, à affaiblir indirectement ces soutiens. Mais je me demande parfois si, dans 50 ou 100 ans, les historiens ne diront pas qu’en fait on était déjà en guerre contre la Russie. 

Et la France fait partie des pays les plus ciblés par ces manœuvres… 

La France constitue l’une des cibles prioritaires de la Russie aujourd’hui, et ce, pour plusieurs raisons. D’une part, parce qu’il s’agit de l’un des principaux soutiens de l’Ukraine dans sa guerre contre les forces russes. D’autre part, parce qu’une élection présidentielle se tient dans quelques mois et que le Kremlin a tout intérêt à diviser la France, à soutenir des candidats qu’il juge favorables à ses intérêts et, au contraire, à affaiblir d’autres candidats dont il estime la vision néfaste pour ses ambitions. 

Mais il faut aussi souligner que la France répond de plus en plus à ces attaques. Aujourd’hui, quand on est attaqué sur notre sol, le Quai d’Orsay répond d’une façon ou d’une autre. C’est notamment le sens de la création de Viginum – service dont la mission est de détecter et caractériser les opérations d’ingérences numériques étrangères – ou encore du compte French Response sur X. Ce n’est pas grand-chose, et en même temps c’est beaucoup, parce que ça suppose qu’il y a eu une prise de conscience au gouvernement : il n’est plus possible de laisser la Russie occuper l’espace informationnel sans rien faire. 

Vladimir tente de diviser les opinions occidentales, en l’occurrence plutôt européennes, pour créer, à terme, une désunion

Lukas Aubin, directeur de recherche à l’IRIS, auprès de TF1info

Quel est l’objectif de ces opérations tout azimut ? Qu’espère accomplir la Russie ? 

Il existe plusieurs objectifs simultanés. D’une part, il y a vraiment une dimension militaire, l’idée étant de tester les capacités de réponse de l’Otan (délai, type de réponse…). D’autre part, il s’agit aussi de « diviser pour mieux régner ». Vladimir Poutine ne revendique pas ces attaques. Au contraire, il reste sous le seuil de la conflictualité classique et adopte la stratégie du déni plausible. Par ce biais, il tente de diviser les opinions occidentales, en l’occurrence plutôt européennes, pour créer, à terme, une désunion. Cela passe par la désinformation, les attaques de drones, ou encore le fait de favoriser des partis politiques qui se revendiquent anti-UE, anti-Otan ou très souverainistes, etc. Au final, si jamais l’UE et/ou l’Otan venaient à être disloquées, la Russie apparaîtrait beaucoup plus forte qu’elle ne l’est actuellement. 

Après, je pense que du côté de Moscou, il y a aussi cette idée qu’on a beau augmenter l’intensification de nos attaques, et les multiplier, les réponses restent finalement minimes. Alors pourquoi ne pas continuer ? Mais je le répète, peut-être que les historiens parleront de cette période comme d’un prélude à une guerre plus globale. C’est possible aussi… 

 

Et justement, en parlant de conflit, faut-il s’attendre à une nouvelle intensification de ces attaques, et peut-être, à terme, à une généralisation de ce conflit, notamment à l’est de l’Europe ? 

Il faut faire attention avec la prospective, parce que ces dernières années nous ont montré qu’il y avait beaucoup de « cygnes noirs », des événements rares mais majeurs, qui peuvent intervenir. En l’état actuel des choses, le scénario le plus probable, selon moi, est une intensification de ce type de guerre hybride entre la Russie et un certain nombre de pays occidentaux favorables à l’Ukraine. De là à imaginer une guerre totale, ça je ne peux pas le dire. C’est possible, mais loin d’être certain.

En revanche, plusieurs signes ne trompent pas. Du côté du Quai d’Orsay, on répète régulièrement qu’il faut s’attendre, d’ici à deux ans, à une guerre entre la Russie et l’Otan. De même, le réarmement d’une bonne partie des pays européens, dont l’Allemagne, est loin d’être anodin. Ils ne renforcent pas leurs défenses pour faire joli, mais bien pour répondre à une menace et a minima garantir une forme de statu quo par la suite. 

Quels sont les autres scénarios envisageables ? 

Vladimir Poutine n’est pas éternel, loin de là, et il vieillit. Or, on a pu observer ces derniers mois quelques petits dysfonctionnements au sommet de son élite. On a vu des oligarques, des proches d’oligarques mourir de façon un peu curieuse, ce qui laisse à penser à une signature du FSB. Le mécontentement monte aussi au sein de la population. On peut tout à fait imaginer qu’à court ou moyen terme, une alternance au sommet de l’État russe se produise. Alors je ne pense pas à une alternance volontaire, mais plutôt une alternance subie. En tout cas, il ne faut pas l’exclure. 

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Et, le cas échéant, le champ des possibles s’ouvrirait d’un coup, même si c’est difficile à imaginer. Il faut se souvenir que quand Joseph Staline est mort d’un arrêt cardiaque au début des années 1950, son successeur Nikita Khrouchtchev a immédiatement admis tous les crimes du dictateur. Et, sans remettre en question toute la politique soviétique, il a rapidement opéré de grands changements.

La troisième voie serait un apaisement des relations. Mais cela paraît compliqué tant que Vladimir Poutine demeure au Kremlin. Ses objectifs militaires en Ukraine ne sont pas du tout atteints et son pouvoir politique existe grâce à cette guerre permanente. Si le conflit devait s’arrêter, il n’aurait que peu de choses à offrir à sa population russe.