Après le drame de la rue d’Aubagne, la question de la sécurité des immeubles anciens a-t-elle changé votre manière de travailler ?

Avant ce drame, le problème, c’est qu’on ne rentrait pas assez dans les bâtiments. Or, le patrimoine n’est pas que du décor : ce sont des murs, des planchers, des charpentes… Et il faut comprendre comment tout tient ensemble. Si on ne rentre pas, on ne peut pas évaluer les risques. Aujourd’hui, j’essaie de me rendre autant que possible sur le terrain.

Comment concilier urgence de réhabiliter pour répondre au dérèglement climatique et nécessité de respecter le patrimoine ?

Dans les années 80, dans le quartier du Panier (2e), on a fait des réhabilitations catastrophiques : on a mis des planchers en béton, supprimé des escaliers, réaménagé les cours intérieurs. Résultat : on a créé des boîtes vides. Aujourd’hui, il faut éviter de reproduire ces erreurs. Il faut rétablir les dispositifs que les anciens avaient pour se protéger de la chaleur. À l’époque, ils ventilaient, ils se protégeaient par des volets ou des persiennes, ils construisaient des logements traversants… Et les cours n’étaient pas aménagées comme aujourd’hui, elles étaient ouvertes.

La végétalisation des villes est-elle une solution ?

Il faut davantage introduire la notion de développement durable dans la protection du bâti ancien. Pouvoir planter des arbres est essentiel. Déjà, si on se contentait de replanter tout ce qui a été coupé ces dernières années, ce serait pas mal. Sinon, on peut aussi favoriser les initiatives citoyennes comme la rue de l’Arc (1er) à Noailles où les habitants ont installé des plantations et des pots de fleurs pour habiller l’espace.

Pensez-vous que la protection du patrimoine peut être un frein à la construction ?

Marseille a épuisé tous ces jokers de démolition. Elle a déjà perdu une grande partie de son patrimoine architectural. Sur les 65 hectares de la première enceinte – qui comprend le Panier et le Vieux-Port -, il ne reste que 10% du tissu ancien. Et ce 10% restant a une valeur inestimable. En tant qu’ABF, notre rôle est de mettre en avant ce bâti ancien et d’en faire de nouveaux logements.

Qu’est-ce qui vous inquiète concernant la protection du patrimoine aujourd’hui à Marseille ?

Il manque parfois de savoir-faire. Protéger le patrimoine, c’est aussi protéger les savoir-faire patrimoniaux et les techniques ancestrales. Le patrimoine n’est pas qu’un décor, c’est une mémoire à conserver. S’il n’y a plus de gens capables de tailler une pierre, de réparer une menuiserie ou une porte, on ne pourra pas sauver le patrimoine. Je privilégierai toujours la réparation plutôt que la destruction. Pour favoriser ce mode de conservation, il faut faire un vrai travail d’acculturation patrimoniale. La SPLA-IN (Société publique locale d’aménagement d’intérêt national) joue à cet égard un rôle considérable dans la mise en commun des savoirs et des connaissances.

Est-ce que Marseille accuse un retard en termes de conservation du patrimoine par rapport à d’autres villes françaises ?

Un retard, je ne sais pas. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il y a un engagement qui se poursuit. Récemment, Rachida Dati, (ex-ministre de la Culture) a annoncé le classement au titre des monuments historiques de 50 édifices supplémentaires. Ça avance même si on n’est pas encore à la hauteur du patrimoine marseillais. En 1985, un article de la revue Monuments historiques pointait la « non-protection de Marseille » et théorisait son incapacité à protéger son patrimoine historique et architectural. Je pense qu’aujourd’hui Marseille revient au niveau qu’elle mérite.