Pendant l’été, du matin au soir, le Vieux-Port se transforme en scène à ciel ouvert, où défilent des artistes aux talents aussi surprenants que variés. Il y a ce guitariste installé près du quai qui gratte chaque jour les mêmes accords, cette famille qui fait battre le cœur des passants au rythme de ses percussions, ces danseurs qui s’attellent à des acrobaties que personne d’autre n’oserait tenter. Célébrités anonymes ou inconnues aimés de tous, leur présence est devenue, au fil du temps, un élément à part entière de ce lieu de passage incontournable de Marseille. On les reconnaît sans même savoir leur nom, on les cherche du regard en passant. Pour beaucoup, les performances de rue sont leur seule source de revenus.
Si « l’effervescence marseillaise » avait une adresse, ce serait sûrement ici : sur le Vieux-Port. Ici, les cultures, les musiques et les langues se rencontrent, se mélangent. Percussions, danses, guitare, chants… Tous les arts ont leur place et jouent un rôle clé dans cette euphorie collective qu’on ne voudrait jamais voir s’éteindre. Certains ne font qu’y passer, happés une seconde par une mélodie avant de reprendre leur chemin. D’autres s’arrêtent, intrigués, le temps d’un morceau. Le reste vient en connaissance de cause, avec l’idée bien précise de retrouver un visage familier ou une note qu’ils espèrent entendre encore. Quoi qu’il en soit, toutes les raisons sont bonnes pour venir savourer les talents que les pavés du Vieux-Port accueillent, jour après jour, sans jamais se lasser.
Le guitariste Ericão Brasilidade
Le guitariste brésilien Ericao Brasilidade, artiste ambulant sur le Vieux-Port / photo Franck PENNANT
« Jouer dans la rue, ça n’a rien à voir avec donner un concert. Les gens ne sont pas là pour te voir donc il faut réussir à créer une vraie connexion avec eux pour pouvoir les toucher. » Une guitare toujours accrochée à l’épaule, chemise et cheveux au vent, Ericao ne passe pas inaperçu. Originaire de São Paulo, ce brésilien a longtemps fait des allers-retours entre sa terre d’accueil et sa terre d’origine avant de poser définitivement ses bagages à Marseille il y a trois ans. Musicien depuis toujours, l’homme de 44 ans a décidé de se lancer pleinement dans sa passion pour en vivre il y a une vingtaine d’années. « Quand tu as un rêve, il faut te mettre à fond dedans si tu veux qu’il se réalise”, glisse-t-il.
Après avoir donné de nombreux concerts en France et au Brésil, il a choisi de consacrer une grande partie de son temps au spectacle de rue, « si intégré dans la culture brésilienne » : « Chez moi, le public fait intégralement partie du spectacle et y prend activement part. En France, c’est moins le cas mais la rue permet de tester de nouvelles choses et de se laisser imprégner par les réactions des passants. » Souvent installée sous l’ombrière, sa musique résonne et envoûte les touristes qui attendent pour prendre le bateau. La musique se mêle au bruit du vent et de l’eau pour créer une symphonie qui donnerait presque envie d’attendre le prochain navire pour en profiter encore un peu.
Les brésiliens danseurs de Capoeira
Danseurs brésiliens de capoiera, artistes ambulants sur le Vieux Port / photo Franck PENNANT
Même sans les voir, on sait qu’ils sont là. Leur musique, que les commerçants et les habitués du Vieux-Port connaissent par cœur, s’entend dans un large périmètre et permet de les suivre à la trace. Tiago, Lion, Diego, Alan et Wellington sont nés à Salvador de Bahia, dans le nord du Brésil. Tous ont des âges et des parcours de vie assez différents, mais se retrouvent autour d’une même passion : la capoeira. Elle fait partie de leur vie depuis toujours, « on dansait déjà dans le ventre de notre mère », lancent-ils en riant. Cet art martial afro-brésilien qui mélange musique, danse et combat intrigue les passants qui se laissent facilement prendre au jeu. Il faut dire que leurs sauts et leurs cris ne passent pas inaperçus.
Le groupe de danseurs à l’énergie débordante s’est constitué progressivement jusqu’à consolider, il y a sept ans, l’équipe actuelle. Le groupe performe tous les jours de la semaine pendant plus de six heures, et ce, malgré les fortes chaleurs. « On donne des cours dans des écoles mais notre quotidien, c’est d’être dans la rue », raconte Lion. C’est lui qui a monté le groupe il y a vingt ans. Plus que des artistes, ce sont de véritables athlètes. Torses nus, en short vert et baskets, entre chaque prestation, ils prennent à peine le temps de souffler et déjà, c’est reparti. Pour discuter avec eux, il faut être prêt à les suivre et surtout, à danser.
Ouidino13, l’influenceur aux barbes à papa colorées
Il a plus de 400 000 abonnés sur TikTok. Ouidino, 29 ans, crée l’émulation sur le Vieux-Port. Et tous les soirs, de 20 heures à 2 heures du matin, des centaines de Marseillais et touristes se précipitent devant son stand. Barbe à papa Pikachu, en forme de fleurs ou à l’effigie du rappeur Jul… Il y en a pour tous les goûts. « Je fais de tout : lapins, arc-en-ciel… Et je mélange aussi les couleurs avec des goûts différents : le rose c’est fraise, le jaune, c’est le fruit de la passion, le bleu, le multifruits, le vert pour la pistache et le violet au raisin », explique-t-il. Son amour pour la barbe à papa naît à Sidi Bel Abbès, en Algérie. « Je découvre ses saveurs lors d’une waâda, une fête traditionnelle algérienne, c’est comme une grande fête foraine où on se retrouve en famille », raconte-t-il.
Quelques années plus tard, il décide de lancer son business. À 16 ans, il fabrique son premier stand. « Pendant deux ans, je travaillais sans relâche. En même temps, je mettais de côté pour ma demande de visa », explique-t-il. Arrivé sur le Vieux-Port en 2020, la star de TikTok crée, très vite, le buzz. « Les gens viennent de partout pour manger mes barbes à papa, l’autre fois, une famille est venue en avion de Lille pour que leur petite fille ait une barbe à papa, ils ont fait un aller-retour en avion en une journée ! », ajoute l’influenceur. Ces dernières années, il a bâti une vraie « communauté, c’est ma team. Ce qui me plaît, c’est le contact avec les clients et surtout les enfants quand ils demandent les photos je me dis que j’ai tout gagné ». Malgré son succès sur les réseaux sociaux et une première autorisation temporaire en 2023, Ouidino peine à obtenir une autorisation définitive pour travailler sur le Vieux-Port. Après une première autorisation temporaire en 2023, il cherche à obtenir un emplacement pérenne pour l’été et les week-ends. « Ça permettrait d’attirer encore plus de touristes à Marseille », conclut celui qui a obtenu 1 million de vues lors d’un de ses derniers live.
Cereza Arushanyan, l’accordéoniste
L’accordéoniste Cereza Arushanyan dit Maestro Serezha, artiste ambulant sur le Vieux-Port / photo Franck PENNANT
Les discographies de Charles Aznavour, de Jean-Jacques Goldman ou d’Édith Piaf n’ont aucun secret pour lui. Accompagné de son fidèle accordéon, Cereza Arushanyan emporte les passants dans une valse mélodieuse aussi attendrissante qu’entrainante. Né à Gyumri en Arménie, ce musicien de 71 ans a consacré toute sa vie à son art. « Depuis plus d’un demi-siècle, la musique est au cœur de ma vie. C’est ma passion, mon métier et le moyen grâce auquel je gagne ma vie”, reconnaît-il. N’ayant pas de diplôme de musicien reconnu par l’État, Cereza a choisi la rue pour exprimer son talent. « Ça fait plusieurs années que je joue sur le Vieux-Port, un endroit qui est devenu une véritable partie de ma vie”.
À l’ombre des arbres ou de son parasol, souvent installé sur le quai qui fait face à la Bonne Mère, le septuagénaire au chapeau donne le sentiment de voyager dans un Marseille figé dans le temps. Son registre est très large : sons espagnols, arméniens, allemands, tziganes ou encore grecs, chacun peut reconnaître un air de son enfance. Qu’il s’agisse des habitants du quartier, ou des visiteurs de passage, tous les passants ont déjà été bercés par les sonorités chaleureuses de son instrument. Toujours un sourire aux lèvres, Cereza, qui ne parle pas un mot de français, arrive pourtant à toucher un large public. Signe que la musique dépasse largement les frontières du langage.
La photographe Cassia Santos
La photographe Cassia Santos / photo Franck PENNANT
Quand les lumières de la ville s’éteignent. Que les bars se remplissent et que la joie collective de se retrouver se perçoit sur les visages, Cassia Santos, 40 ans, sort son appareil photo. « J’aime immortaliser les Marseillais, des jeunes des personnes plus âgées, j’aime photographier la fête, c’est de la spontanéité », raconte la photographe originaire du Brésil. Après des études de graphisme à Dublin et un début de carrière de photographe à Londres, la Marseillaise d’adoption s’oriente vers une carrière sur les bateaux de croisières, allant de la Martinique à la Corse. Puis, elle enchaîne les événements privés du festival de Cannes aux mariages dans le Var avec toujours comme point de chute : Marseille. « J’aime cette ville, son énergie, la Méditerranée et surtout la spontanéité des Marseillais », explique-t-elle en souriant. Alors, la nuit, entre 2 heures et 5 heures, Cassia Santos arpente les rues, de bar en bar. Armée de ses appareils photo autour du cou et de son imprimante portative, elle capture ceux qui célèbrent, ceux qui dansent jusqu’en au bout de la nuit et leur laisse un souvenir.