Nos vies sont ponctuées de ruptures, qui nous abîment parfois et nous obligent souvent à nous redéfinir. La philosophe et psychanalyste voit dans le processus des retrouvailles un exercice exigeant qui demande de dépasser les clivages et de faire taire l’ego.

Depuis toujours, dans son travail, la philosophe Elsa Godart, qui est également psychanalyste, se préoccupe des liens humains, ce qui fait leur qualité, leur complétude ; elle considère les endroits et les chemins où les relations dérapent, s’usent et, éventuellement, se réparent. Elle aime penser ces questions à travers tous les âges, et c’est sans doute pourquoi, en cette rentrée, elle publie Philosopher à la maternelle (Éditions Fayard, à paraître le 26 août). On peut en effet s’attacher et se brouiller… très tôt ! Comment la société occidentale, qui a fait son miel des amours et des amitiés, donne-t-elle des outils, des intermédiaires ou des directions pour envisager la question de la réconciliation ?

Madame Figaro. – Qu’est-ce que la réconciliation, au sens philosophique ?


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Elsa Godart. – Le mot vient du latin conciliare, qui signifie reformer des liens, retrouver une harmonie après le dissensus. C’est un acte d’une grande force, car il suppose de dépasser des clivages et de sortir de soi. Mais la réconciliation est avant tout une mise à nu. Elle exige qu’on se dépouille de ses préjugés, de ce qui nous empêche de faire un pas vers l’autre. C’est un acte d’humilité. Et il faut être deux pour l’accomplir.

Elsa Godart.
Philippe Matsas/Leextra via op

Quel rôle joue la parole dans ce processus ?

On ne peut pas renouer sans qu’il y ait échange, sans s’entendre sur les différences, sans accepter le point de vue de l’autre. Hegel définit la réconciliation comme une recomposition du lien. On remet de l’intelligence dans ce qui était devenu irrationnel. Se réconcilier, c’est recréer un lien intelligent.

Est-ce qu’on revient au même point ?

Jamais. Il y a toujours une réinvention après le point de rupture. C’est une nouvelle relation qui se crée, à partir de ce qu’on est devenus.


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Qu’est-ce qui peut empêcher la reprise du lien ?

Que la rupture ne soit pas digérée. Que le pardon soit impossible. Le temps panse les blessures, mais pas toujours. Et il y a des situations, des relations qu’il est plus sincère d’abandonner. Quand on constate que la relation n’est plus possible, rompre définitivement le lien est aussi une forme d’honnêteté. Toutes les ruptures ne méritent pas de réconciliation, et il faut parfois avoir le courage de faire ce constat.

La maladie ou le deuil peuvent être des accélérateurs de réconciliation.

Elsa Godart

Comment sceller une réconciliation ?

Par un moment réel, partagé. Un repas, une promenade, une présence physique. Les réseaux sociaux compliquent tout : on peut continuer à suivre quelqu’un sans jamais lui parler. Cela entretient une forme de lien fantôme, qui n’est ni rupture ni retrouvailles. La réconciliation a besoin de chair et de sensibilité.

Y a-t-il des moments de la vie plus propices à ces réunions ?


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La maladie ou le deuil peuvent être des accélérateurs de réconciliation. Ils mettent en lumière une vulnérabilité soudaine. Les choses superficielles tombent et l’essentiel apparaît.

Se réconcilier, c’est rétablir cette égalité là où elle avait disparu.

Elasa Godart

Que penser du ghosting, cette pratique contemporaine qui consiste à rompre ou disparaître sans un mot, sans une explication ?

C’est l’anti réconciliation. On efface l’autre, on le prive de toute prise, de toute parole. Il n’est plus un sujet. La réconciliation suppose qu’il existe encore une forme de lien, même en pause. Le ghosting, c’est la négation même de la relation. Et la culpabilité que ça génère chez celui qui est ghosté est énorme, précisément parce qu’il n’y a rien à saisir, rien à quoi répondre. C’est le contraire de l’élan qui mène à la réconciliation.

Pour se réconcilier, faut-il nécessairement passer par le pardon ?

Oui, mais pas seulement envers l’autre. Il faut aussi se pardonner à soi-même. Se délester de la culpabilité, de la honte de ce qu’on a été ou de ce qu’on n’a pas fait. La réconciliation demande d’aller vers l’autre sans ego. Dans L’Éthique à Nicomaque, le philosophe grec Aristote définit l’amitié comme égalité et réciprocité. Se réconcilier, c’est rétablir cette égalité là où elle avait disparu. Et ce bien qu’on fait à l’autre, c’est aussi un bien qu’on se fait à soi-même.