Tout semblait s’aligner. L’été 2007, le bac en poche, la liberté au bout des doigts. Pour parfaire son espagnol avant d’entamer ses études supérieures, Élodie, alors âgée de 17 ans, s’envole vers Valence pour un séjour de trois mois en immersion totale. Accueillie par une famille locale, la jeune fille originaire de la côte basque s’acclimate vite à la douceur de vivre valencienne. Mais ce n’est ni l’architecture de la Cité des arts et des sciences, ni les promenades sur la plage qui vont bouleverser son séjour. C’est un regard, croisé au bas de son immeuble.
Au rez-de-chaussée de sa famille d’accueil se trouve un petit café de quartier. C’est là qu’il travaille. « Il avait 22 ou 23 ans, je ne me souviens plus exactement », confie Élodie, aujourd’hui âgée de 37 ans. « Il s’appelait Javi. Il avait les cheveux bouclés, un sourire contagieux, une énergie débordante et une manière bien à lui de faire tout passer comme une fête. Il était si beau, si spontané et si doux », se remémore la Basque, dans son petit nuage de souvenirs.
« Je n’ai jamais appris une langue aussi rapidement »
Le béguin est immédiat. Dès les premiers jours, Élodie prend l’habitude d’y commander son cafe con leche. Les salutations timides du début se transforment rapidement en longues conversations à la fin du service de Javi. La barrière de la langue s’effondre en quelques jours à peine. « C’est incroyable, je n’ai jamais appris une langue aussi rapidement », rigole-t-elle doucement.
L’idylle s’installe naturellement dans le décor estival de Valence. « Je suis tombée amoureuse dans un décor de film, je me croyais dans un rêve. C’était magique. » Entre eux, l’évidence est immédiate. Élodie vit un véritable conte de fées, convaincue d’avoir trouvé la personne qui lui est destinée. « J’étais tellement amoureuse que j’ai décidé de lui offrir un cadeau important à l’époque pour moi : ma première fois. Pour moi c’était normal, c’était mon âme sœur. »
Un faux numéro ou une erreur d’écriture ?
Mais les rêves ont toujours une fin et les contes de fées, ça n’existe pas. L’été touche à sa fin. Fin août, le moment des adieux arrive rempli de larmes. Sur le quai avant le départ d’Élodie, Javi lui glisse un papier gribouillé dans la poche de son jean, agrémenté de son numéro de téléphone. « Il ne m’a pas donné d’adresse car il allait déménager mais juste son téléphone. Je ne l’avais pas pendant que j’étais là-bas car je n’utilisais pas le mien et on n’en avait pas besoin », explique la trentenaire. En 2007, l’ère des smartphones et de l’hyperconnexion n’est pas encore d’actualité. Facebook fait à peine ses débuts en France et WhatsApp n’existe pas. On se fie aux SMS, aux appels internationaux et aux petits papiers volants.
Une fois rentrée dans sa ville natale, le choc est brutal. Élodie s’empresse de composer le numéro. Une voix automatique lui répond que le numéro n’est pas attribué. Elle réessaie, varie les indicatifs, vérifie dix fois les chiffres. Rien à faire. « Le numéro ne marchait pas. J’avais le cœur brisé. J’étais en mille morceaux », se souvient-elle, le cœur encore serré. « Erreur de sa part dans la précipitation ? Ou est-ce qu’il avait volontairement donné un faux numéro pour en rester là ? Cette question m’a hantée et me hante encore. »
Du stalking sur les réseaux à l’action sur le terrain
Ne pouvant se résoudre à ce silence, Élodie transforme son souvenir en quête obsessionnelle. Dès que les réseaux sociaux se démocratisent, elle passe des nuits entières à taper son prénom combiné à la ville de Valence, à éplucher les pages d’Espagnols, les photos de groupes. En vain. La recherche virtuelle ne suffisant plus, elle passe à l’action sur le terrain. « Pendant dix ans, j’y suis retournée chaque été, à Valence, dans ce café », raconte la belle brune. « J’emmenais mes amies avec moi, sous prétexte de vacances entre filles, jusqu’à ce qu’elles finissent par me dire stop. Mais le café avait changé de propriétaire au début des années 2010, et plus personne ne se souvenait de Javi. »
Vingt ans plus tard, cette rencontre estivale a laissé une empreinte indélébile sur la vie sentimentale d’Élodie. Impossible pour elle de construire une relation durable en France.
« Je cherche Javi dans tous les hommes que je rencontre »
Malgré plusieurs histoires longues, le fantôme de Javi s’invite systématiquement dans son couple. Elle avoue même s’être enfermée dans une forme de fétichisme amoureux. « Je me suis rendu compte que depuis, je ne suis sortie qu’avec des Espagnols », admet-elle sans détour. « C’était inconscient mais je cherche Javi chez tous les hommes que je rencontre. Je cherche son accent, son rire, sa façon de bouger. J’ai l’impression d’être restée bloquée en 2007, comme si ma vraie vie amoureuse s’était arrêtée sur cette plage de Valence. Pour moi, c’était mon âme sœur, et je l’ai perdue à cause d’un chiffre mal noté. »
Aujourd’hui, Élodie continue de vivre avec ce regret omniprésent et la sensation d’un chapitre resté ouvert. « Un amour qui me coûte tous les jours… Je n’ai jamais réussi à me marier ni avoir des enfants par peur et espoir de le retrouver un jour. Mais l’Espagne, c’est trop grand pour revoir Javi. »