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En 1969, Washington annonce solennellement que Bikini est redevenu vivable. Des familles marshallaises, exilées depuis plus de vingt ans, rentrent chez elles, replantent des cocotiers, reconstruisent des maisons. Huit ans plus tard, en 1978, il faut tout arrêter : les analyses médicales révèlent des taux de contamination si élevés que les autorités américaines ordonnent un nouveau départ, précipité, des habitants. Cette histoire, aussi absurde que tragique, résume à elle seule l’un des chapitres les plus sombres de la guerre froide dans le Pacifique.

À retenir

  • Des familles attendent vingt ans avant de pouvoir rentrer chez elles sur l’atoll de Bikini
  • Un détail crucial sur les cocotiers aura échappé aux experts américains lors de la réhabilitation
  • Une deuxième évacuation d’urgence transforme le « retour » en nouvel exil sans fin

Sommaire

  1. Un lagon transformé en cimetière de navires
  2. Le retour trompeur des années 1970
  3. 1978 : le rembarquement en catastrophe
  4. Un exil qui continue de peser

Un lagon transformé en cimetière de navires

Tout commence en mars 1946. 167 habitants de Bikini apprennent qu’ils doivent quitter leur île, officiellement pour des recherches destinées à prévenir de futures guerres. Le commodore américain chargé de l’annonce leur explique que leur sacrifice servira le bien de l’humanité et mettra fin à toutes les guerres du monde. Beaucoup y croient, convaincus qu’il ne s’agit que d’un exil temporaire.

Quelques mois plus tard, l’opération Crossroads débute. Le premier essai, Able, a lieu le 1er juillet 1946 ; le second, Baker, le 25 juillet, s’avère le plus dangereux, contaminant les navires alentour avec des retombées radioactives. Le dispositif est colossal : le 1er juillet 1946, une flotte cible de 95 navires attend dans le lagon de l’atoll de Bikini. Cinq des 95 navires coulent lors de ce premier essai, tandis que beaucoup d’autres subissent des dégâts en surface à cause du souffle aérien. Trois semaines plus tard, l’explosion sous-marine de Baker se révèle bien plus destructrice : huit navires de la flotte cible sont signalés coulés, dont le porte-avions Saratoga.

Le bilan ne s’arrête pas là. Les navires contaminés survivants sont remorqués vers l’atoll de Kwajalein pour une éventuelle décontamination ou sabordés dans le lagon de Bikini ; au total, les explosions des essais Able et Baker coulent quatorze navires, sans compter ceux coulés ou sabordés plus tard à cause de leur radioactivité. En intégrant ces sabordages ultérieurs, effectués parce que certaines coques restaient trop contaminées pour être récupérées ou renvoyées vers les États-Unis, le nombre total d’épaves englouties dans le lagon grimpe à une vingtaine, une vingtaine de squelettes d’acier qui font aujourd’hui de Bikini l’un des spots de plongée les plus recherchés au monde, un cimetière naval que l’on visite masque et bouteille sur le dos.

Le retour trompeur des années 1970

Après Crossroads, les essais continuent sur l’atoll jusqu’en 1958, avec notamment la bombe Castle Bravo de 1954, la plus puissante jamais déclenchée par les États-Unis. Il faudra attendre près d’une décennie de plus pour que Washington juge le site fréquentable à nouveau. En 1967, la Commission de l’énergie atomique annonce aux Bikiniens qu’ils peuvent rentrer chez eux. Un chantier de réhabilitation est lancé : de quatre à cinq millions de dollars sont dépensés pour nettoyer l’atoll, cinquante mille arbres nouveaux sont plantés, et des maisons sont construites.

Le mouvement de retour s’engage réellement au tout début des années 1970. En 1971, 150 insulaires rentrent sur Bikini. Sur place, on replante, on cultive, on recommence à vivre au rythme du lagon. Pour ces familles, c’est la fin d’un exil qui aura duré un quart de siècle. Le problème, c’est que personne n’a mesuré un paramètre pourtant décisif : la capacité des cocotiers à absorber le césium radioactif contenu dans le sol volcanique appauvri de l’atoll. Or les insulaires marshallais consomment énormément de noix de coco au quotidien, un détail qui allait s’avérer capital.

1978 : le rembarquement en catastrophe

Les premières alertes tombent vite. Dans l’année qui suit le retour, de nouvelles études sur les niveaux de radiation de l’atoll sont demandées, mais il faudra attendre 1978 pour qu’elles soient réalisées. Le verdict est sans appel : ce test confirme que les Bikiniens ont été exposés à des niveaux de contamination inacceptables. Les analyses révèlent en particulier une augmentation « alarmante » de l’isotope radioactif césium 137.

La cause principale du problème n’était pas le sol lui-même, mais la chaîne alimentaire. Des chercheurs de la Woods Hole Oceanographic Institution, qui ont étudié le site des décennies plus tard, ont mis en évidence le rôle central des cocotiers, dont les fruits concentrent le césium absorbé dans le sol. Ceux-ci se sont malheureusement révélés être une source importante de radiation que le gouvernement n’avait pas prise en compte lorsque la population s’est réinstallée à Bikini. Résultat : des tests ultérieurs révèlent des niveaux alarmants de radiation dans le sable, les fruits, les poissons et les habitants eux-mêmes de l’atoll.

La décision tombe la même année. La centaine d’insulaires vivant sur l’atoll de Bikini est réévacuée en 1978, la plupart retournant sur l’île de Kili. Un second déchirement, huit ans à peine après un premier retour tant attendu. Les experts américains vont alors plus loin dans leur diagnostic : les Bikiniens repartent, et les États-Unis déclarent l’île inhabitable pour au moins cinquante années supplémentaires.

Un exil qui continue de peser

Cette double bascule, retour puis rembarquement, s’inscrit dans une trajectoire beaucoup plus large de déplacements forcés. La petite communauté sera relocalisée cinq fois en autant de décennies avant de s’installer ailleurs dans les îles Marshall. Kili, l’île de repli, n’offre pourtant ni lagon ni ressources comparables à celles de l’atoll ancestral : les habitants y dépendent depuis lors de vivres importés.

Près de cinquante ans après ce second exode, la situation n’a guère évolué. Autorisés à rentrer chez eux en 1969 avant d’être évacués en 1978 en raison de niveaux de radiation élevés, les Bikiniens restent à ce jour déplacés de leur terre ancestrale, l’atoll demeurant inhabitable. Un comité des Nations unies avait pourtant, dès les années 1970, pointé la responsabilité directe de Washington dans cette exposition prolongée aux radiations, évoquant la négligence du gouvernement américain envers une population qu’il avait pourtant promis de protéger. Le lagon, lui, continue d’attirer chaque année quelques dizaines de plongeurs venus admirer les épaves du Saratoga ou du Nagato, comme si la mémoire de Bikini ne pouvait plus s’écrire qu’à travers ses ruines englouties.