Par
Anaëlle Montagne
Publié le
25 août 2026 à 14h32
Le 2 avril 2024, les grosses têtes du point de deal d’Auriacombe, à la Reynerie, sont tombées lors d’une opération « place nette XXL ». Après des mois d’enquête, d’écoutes et de filatures, la police judiciaire de Toulouse a démantelé le réseau de trafic de drogue, cette grosse entreprise d’importation et de revente de stupéfiants. Deux ans plus tard, dix personnes – neuf hommes et une femme – comparaissent devant la justice mardi 25 et mercredi 26 août 2026. Un dernier prévenu aurait dû être jugé à leurs côtés, mais il est mort durant la procédure : « il a été tué », révèle le président de l’audience, Didier Suc.
Ceux qui ont échappé aux balles sont poursuivis pour transport, importation, achat et revente de drogue, blanchiment d’argent… Tous auraient trempé, avec plus ou moins d’importance, dans le trafic, bien qu’ils nient ou minimisent systématiquement les faits reprochés. Parmi eux, il y a des pères et mères de famille, deux frères, un ancien couple… Qui sont les dix Toulousains jugés cette semaine ? Comment la police est-elle parvenue à remonter jusqu’à eux ?
Dubaï, dentiste et sac Chanel
Dans la famille N., je demande les frères, Mehdi et Réda. Le premier, grand gaillard aux cheveux longs coiffés en chignon, petites lunettes rectangulaires sur le nez, est soupçonné d’être le patron du point de deal. Il est aussi père de deux enfants, dont la mère est présente dans la salle… parmi les prévenus. Jennat T. a 30 ans, un visage harmonieux, les dents bien alignées. Elle porte un haut sobre agrémenté de dentelle. C’est la seule qui n’est poursuivie que pour blanchiment d’argent. Des faits qu’elle nie fermement.
« Vous avez pourtant profité de l’argent sale, gagné par le trafic », tranche le président de l’audience, Didier Suc. Elle aurait été « financée » par Mehdi – dont elle s’est pourtant séparée en 2021 -, à coups de voyage à Dubaï où elle se serait « fait refaire les dents », d’achats de voiture, de sacs Chanel et Louis Vuitton…
Reda, le frère de Mehdi, aurait aussi participé à ce financement : plus petit que son aîné, plus jeune aussi du haut de ses 28 ans, il maîtrise les réponses sèches. Là où Mehdi reconnaît « en partie les faits », tout en assurant qu’il n’a « rien à voir avec ce trafic-là », son cadet nie tout en bloc. Quid des micros placés dans sa voiture qui l’ont trahi ? « Ça parle beaucoup dans les voitures, on dit tout ce qui nous passe par la tête. »
Qui sont les avocats des prévenus ?
Les prévenus sont défendus par des grands noms du barreau, habitués pour beaucoup de ce type d’affaire : Mes Sarah Nabet-Claverie, Alexandre Martin, Alexandre Parra-Bruguière, Jacques Derieux, Jocelyn Momasso-Momasso, Pierre Dunac, Ashley Keller et Romain Profit, Apollinaire Legros-Gimbert, Edouard Martial, Victor Casellas, Daniel Molina, Christian Etelin et Guillaume Conry.
« Je n’étais qu’un pion »
Les deux frères s’expriment depuis le box des prévenus, détenus depuis leur interpellation. À leurs côtés se trouve un certain Anthony M., âgé de 35 ans et père de deux enfants, que certains qualifieraient d’armoire à glace : 1m90, épaules carrées, voix grave. Il est suspecté d’être le principal associé du « patron ».
Son voisin de box, Abdelkader B., surnommé K2, serait « le gérant du point de deal ». Le jeune homme de 22 ans aux cheveux longs coiffés en catogan avoue avoir « participé à l’organisation », avoir « ravitaillé le point de deal », mais pas plus : « Je n’étais qu’un pion. »
Enfin, parmi ceux qui comparaissent détenus, il y a Abdelmajid B., qui aurait collectionné les recettes des ventes pour les transmettre à un camarade, Laouari M. Vêtu d’une veste de survêtement bleue et blanche, ce dernier est le plus jeune de la bande (âgé de 21 ans).
Les quatre derniers prévenus comparaissent libres (sous contrôle judiciaire). Il y a le « doyen », Aziz F., 45 ans et six enfants, qui aurait effectué des voyages éclair en Espagne pour transporter de la drogue et aurait agi comme nourrice, tout comme son comparse Mohamed B., 28 ans. Non loin de lui, Slimane B., 30 ans, surnommé « Slip », est soupçonné d’être le second de Reda N… tout comme Sammy M, très proche des frères N.
Comment les enquêteurs sont-ils parvenus à remonter jusqu’à ces protagonistes, et à saisir leurs rôles respectifs ?
La langue bien pendue
« C’est grâce à vous, madame », lâche le président de l’audience en se tournant vers Jennat, « car vous avez la langue bien pendue ». Pour remettre les choses dans l’ordre, rappelons que tout est parti d’un renseignement anonyme datant d’octobre 2023, évoquant une nourrice du point de deal historique d’Auriacombe.
Le renseignement mentionne K2, Abdelkader B., comme étant le « gérant du terrain ». « Vous êtes un personnage historiquement présent sur ce trafic », rappelle le président Didier Suc, « d’ailleurs c’est à partir de vous, en vous suivant, qu’on va remonter à un certain nombre de personnes ».
L’enquête bascule ensuite en information judicaire. De nouveaux noms font surface et de nouveaux moyens sont déployés : des écoutes téléphoniques et la sonorisation des véhicules utilisés par les mis en cause. En écoutant les conversations de Jennat (l’ex-compagne du patron présumé du point de deal), la Division de la criminalité organisée et spécialisée va découvrir des éléments de taille.
« Avant, c’était un gentil garçon »
Lors d’un appel téléphonique avec son frère, la jeune mère de famille se confie à cœur ouvert. Elle parle de Mehdi, cet homme qui a partagé sa vie pendant une dizaine d’années.
Il était pas comme ça quand je l’ai rencontré, c’était un gentil garçon. Mais depuis que son copain de leur quartier est mort (…), ils ont repris le terrain et tout a changé.
Ecoute téléphonique de Jennat T.
Son copain de quartier, c’est un certain Jamel T., qui gérait le point de deal et qui a été tué par balles il y a plusieurs années. « Alors Mehdi a repris le terrain laissé en jachère par cet assassinat », détaille Didier Suc. La suite, on la connaît : elle a mené Mehdi, son frère, son ex-compagne et ses employés présumés devant le tribunal judiciaire de Toulouse.
Leurs interpellations auront peut-être mis un coup momentané au trafic de drogue dans la zone (si tant est que leurs responsabilités soient confirmées par la justice), mais la nature a horreur du vide : la machine a repris de plus belle, comme en témoignent les multiples fusillades qui ont éclaté cet été, au cœur d’une guerre de territoire entre la Reynerie et Bellefontaine. Pas plus tard que ce week-end, des tirs ont eu lieu sur le même point de deal, cheminement Auriacombe.
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