Julie Crouzillac dirige ADN Group, agence spécialisée dans la négociation. Elle publie Mon carnet de deals avec moi-même pour identifier ses essentiels et ses priorités du quotidien.
Madame Figaro. – Vous publiez un carnet dont l’objectif est de «remettre “le moi” au centre», écrivez-vous, en trouvant son «non négociable». De quoi s’agit-il exactement ?
Julie Crouzillac. – C’est un peu la suite de mon livre Les Négociatrices, paru en 2024 (Éd. Eyrolles), qui explorait les techniques de négociation et comment les utiliser au travail. J’y conseillais de bien définir son «non négociable», à savoir le point d’appui de toute discussion : celui sur lequel on ne peut transiger ou, appliqué à soi-même, celui dont le coût émotionnel ou physiologique serait trop important si on y renonçait. Pour certains, il va s’agir des horaires de travail ; pour d’autres, du temps de transport quotidien, d’un seuil de salaire minimum, de la possibilité de progresser… À chacun de définir le sien – et il varie avec l’âge. Le connaître donne un ancrage robuste et offre un socle de réflexion, car quand il n’est pas clair ou qu’on ne le respecte pas, on se retrouve en permanence dans le compromis. Le négociable nous remet au centre, au sens où il nous protège : on prend ses décisions avec plus de sérénité, on a plus de chance d’être entendu, de ne pas être poussé vers ce qui ne nous convient pas.
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Ne pas le définir, ou ne pas l’entendre, est-ce ce qui pousse les femmes à la rupture professionnelle ?
Les études le montrent : ce qui nuit le plus aux femmes, au point de les pousser à quitter leur emploi, c’est l’oubli de soi. Cette charge cognitive constante – gérer la famille, la maison, les rendez-vous – qui s’observe à l’échelle de la journée et de l’année entière. Prises dans cette «machine à laver», beaucoup perdent de vue qui elles sont – ou voulaient être –, au-delà même de leurs attentes professionnelles. De quoi ont-elles profondément envie ? Elles-mêmes ne le savent plus. Ce phénomène, lorsque l’accumulation atteint un point de bascule, peut mener à des ruptures brutales – divorces, démissions… –, comme dans un rejet de tout. Si les organisations arrivaient à donner aux femmes un peu d’espace, en aménageant leur temps à certains moments de leur carrière (4/5e, congé sabbatique), par exemple, elles iraient beaucoup mieux.
Comment mener la vie qui nous plaît ? vous posez la question dans votre livre…
La première étape consiste justement, je pense, à revenir à cette question primordiale : «À quelle vie est-ce que j’aspire profondément ?» Ai-je besoin de plus de campagne ? De plus de mer ? De voir davantage mes amis ? Il s’agit ensuite d’identifier les vrais besoins derrière une aspiration floue – par exemple, un «besoin de nature» peut en réalité masquer un besoin de temps, de calme ou de rupture avec un quotidien effréné. Pour y réfléchir, se projeter, je conseille de caler un point régulier avec soi-même dans l’agenda. Peut-être qu’au début il ne durera que cinq minutes, puis trente, puis une heure. Et je souligne l’importance de se questionner avec bienveillance plutôt qu’en s’autocritiquant… Ensuite, on peut placer au fil de la semaine quelques routines ou un créneau régulier en vue de faire des choses pour soi qui nous rapprochent de ce qui compte. Cela peut même être du temps sans objectif, du temps pour ne rien faire, un cadeau !
Julie Crouzillac.
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Au-delà de l’oubli de soi, le manque de reconnaissance est un facteur majeur de départ chez les femmes. il peut aussi, au contraire, nourrir la peur de changer…
Oui, et c’est ce que je développe dans mon livre : comment s’octroyer cette reconnaissance intérieure, qui commence là où s’arrête le regard des autres. C’est ce moment où l’on cesse d’attendre d’être validée – réflexe hérité de notre éducation qui nous a appris à être bien sage pour obtenir un bon point – pour reconnaître ce que l’on est, ce que l’on fait, sans l’exagérer ni le minimiser. Travailler son estime de soi demande d’apprendre à se regarder. À se réapproprier le regard sur soi. Pour s’aider, on peut se demander : «Si je n’avais pas peur de décevoir… quelle place prendrais-je ? Quel mode de vie choisirais-je ?» Ou «Qu’est-ce que mon groupe de référence (travail, amis, école…) m’empêche aujourd’hui de faire ?» Il est peut-être temps d’aller vers un autre groupe, qui correspondra mieux à la personne que vous êtes devenue.
Mon carnet de deals avec moi-même, de Julie Crouzillac, Éditions Jouvence, 192 p., 16,95 €.