L’aéroport Marseille Provence multiplie les nouvelles liaisons long-courrier : Madère, le Cap-Vert, Le Caire, Djeddah, Addis-Abeba, Shanghai, et depuis peu New York. Une bonne nouvelle pour l’attractivité de la destination mais qui pose une question rarement abordée : si Marseille veut accueillir toujours plus de visiteurs venus de loin, quel est le prix carbone de cette stratégie, et qui, concrètement, faudra-t-il accueillir moins pour ne pas l’aggraver ?
C’est la question qu’a explorée le collectif Marseille HospitalitéS dans une enquête publiée cet été, en croisant les données de l’Ademe sur l’intensité carbone des touristes avec celles de Provence Tourisme sur les dépenses touristiques. Il ne s’agit évidemment pas de fermer la porte à qui que ce soit, les visiteurs lointains restent les bienvenus, mais de rendre visible un arbitrage qui, aujourd’hui, se fait sans être débattu.
Une tonne de CO₂, à quoi ça correspond ?
Un Français émet en moyenne 25 kg de CO₂ par jour. Pour respecter la trajectoire des 1,5°C, ce chiffre devrait descendre à 5,5 kg par jour d’ici 2050. Le tourisme, de son côté, a représenté en 2022 l’équivalent de l’empreinte carbone annuelle de plus de dix millions de Français. Pour tenir les engagements de l’Accord de Paris, ces émissions doivent être divisées par deux entre 2018 et 2035.
Mais tous les visiteurs ne pèsent pas le même poids. Selon l’Ademe, les touristes extra-européens ne représentent que 3 % des arrivées en France, mais concentrent 20 % des émissions du secteur. À l’inverse, les touristes nationaux, largement majoritaires avec 70 % des arrivées, ne pèsent que pour 46 % des émissions.
Cet écart s’explique principalement par le transport aller/retour qui représente à lui seul plus des deux tiers de l’empreinte carbone d’un séjour touristique. Peu importe la sobriété de l’hébergement sur place, rien ne compense un vol long-courrier. L’intensité carbone du transport des voyageurs non-européens est 17 fois plus élevée que celle des voyageurs résidents (1460 contre 80 kgCO₂/arrivée)
Collectif Marseille HospitalitéS en coopération avec la SCIC Les oiseaux de passage Agrandir l’image : Illustration 1
Pour émettre une tonne de CO₂, un touriste états-unien séjourne 3,6 nuitées, pour 457 € de dépenses sur place. Il faut en revanche 6,5 nuitées de congressiste (935 €), 10 nuitées de croisiériste en escale (570 €), 12 nuitées de touriste européen (1.107 €) et 23 nuitées de touriste national (1.545 €) ou régional (1.818 €) pour atteindre la même empreinte carbone.
A Marseille, qui accueillir en moins, pour un touriste lointain en plus ?
À Marseille, en 2024, les touristes nationaux représentaient 65 % des nuitées, les européens 20 % et les visiteurs extra-européens 15 %.
Pour chaque séjour supplémentaire de touriste lointain, quels séjours d’autres profils faudrait-il ne pas accueillir pour ne pas alourdir le bilan carbone de la ville ?
Le calcul se base sur un séjour type de touriste états-unien, les premiers touristes lointains présents à Marseille, qui émet durant son séjour en moyenne 1400 kg de CO₂ et génère 640 € de dépenses sur 5 nuitées.
Schéma collectif Marseille HospitalitéS, en coopération avec la SCIC Les oiseaux de passage Agrandir l’image : Illustration 2
Ce tableau révèle un paradoxe économique : dans presque tous les cas, remplacer un séjour lointain par d’autres séjours, d’origine plus proche, revient à se priver de davantage de retombées économiques, de séjours et de nuitées sur place.
Autre exemple parlant : accueillir trois séjours lointains supplémentaires pour 1.920 € de retombées et 15 nuitées nécessite, pour ne pas aggraver le bilan carbone marseillais, de se priver d’un étudiant inscrit à l’université et d’environ 8 000 € de retombées locales.
Les vrais leviers : la durée et la proximité du séjour
Cette étude met en avant une piste souvent négligée dans les stratégies touristiques : augmenter la durée et la proximité des séjours. Puisque le transport pèse pour l’essentiel dans l’empreinte carbone d’un voyage, au delà du trajet aller-retour à prendre en compte, plus un séjour dure longtemps, plus ce coût fixe est amorti sur un grand nombre de nuits et plus l’empreinte carbone quotidienne diminue.
C’est exactement ce que font, sans le formuler celles et ceux qui accueillent les personnes de passage en dehors des seuls touristes (étudiants, apprentis, patients, saisonniers, …) : des personnes de passage qui restent plus longtemps, viennent de moins loin, dépensent modestement au jour le jour, mais irriguent durablement l’économie locale.
Dans son bilan carbone du secteur touristique, l’Ademe a constaté que les émissions du tourisme ont baissé de 16 % entre 2018 et 2022, presque entièrement grâce à une baisse d’un tiers des émissions liées aux trajets des touristes vers la France. Le nombre total de touristes étrangers est resté stable, mais leur origine a changé avec plus de visiteurs européens et africains et beaucoup moins d’américains et d’asiatiques.
Cette baisse des émissions s’est faite sans perte pour l’économie : la consommation touristique intérieure est restée stable, autour de 180 milliards d’euros, preuve que sobriété carbone et vitalité économique peuvent aller de pair (ADEME, 2024).
Un indicateur à manier avec précaution : le kilo de CO₂ par euro dépensé
Pour comparer les profils de façon plus fine, l’enquête propose un ratio : combien de CO₂ est émis pour chaque euro dépensé sur place. Et sur ce critère, l’accueil de proximité et de longue durée s’avère plus favorable à l’Accord de Paris sans ambiguïté.
Ce résultat confirme la hiérarchie établie par l’Ademe : le touriste extra-européen émet près de 5 fois plus de CO₂ par euro dépensé que le touriste national ou l’étudiant·e. Chaque euro de recette touristique n’a pas le même coût climatique selon qui le dépense. Au regard de cet écart de 1 à 5, pourquoi cet indicateur ne figure-t-il pas (encore) au cœur des stratégies d’attractivité territoriales dite « durables »?
Collectif Marseille HospitalitéS en coopération avec la SCIC Les oiseaux de passage. Agrandir l’image : Illustration 3
Si ces calculs gagneraient à être affinés, notamment avec un accès direct aux données sources de l’Ademe et de Provence Tourisme, et s’ils ne prennent pas en compte les enjeux fondamentaux de dignité des personnes accueilles et accueillantes comme ceux du cadre de vie, ils donnent des ordres de grandeur qui peuvent être utiles pour rééquilibrer les stratégies d’accueil.
Cet indicateur reste toutefois à utiliser avec prudence. À intensité carbone égale, une personne de passage qui dépense moins sur place a un moins bon ratio kgCO₂/€. Par exemple à Marseille, l’Italie et l’Espagne, pourtant frontalières de la Région Sud, affichent un moins bon ratio que le Royaume-Uni dont les visiteurs, si ils viennent de plus loin, ont le plus haut niveau de dépense journalière.
Ce ratio reste un ordre de grandeur qui ne doit pas pénaliser celles et ceux qui dépensent moins sur place, l’enjeu étant une meilleure prise en compte du trajet origine-destination (59% GES) et de la durée du séjour. Cet indicateur n’a de sens que dans le cadre d’une politique globale d’hospitalités comme celle proposée dans le cadre du Carnet des hospitalités marseillaises.
Un équilibre à construire
Réduire le nombre de touristes ou multiplier les labels « durables » ne suffit pas si les profils accueillis restent structurellement les plus carbonés.
Selon l’Ademe, le seul scénario crédible pour diviser par deux les émissions du secteur d’ici 2035 sans fragiliser l’économie passe par davantage de proximité, donc moins de lointain. Cela ne signifie pas fermer la porte aux visiteurs venus de loin, mais assumer que chaque ligne aérienne ouverte a un coût climatique, et que ce coût doit être mis en regard d’une nécessaire réduction des émissions carbone du secteur dans le cadre de l’Accord de Paris.
Privilégier les touristes nationaux, régionaux et européens, allonger la durée des séjours, diversifier les formes d’accueil en prenant en compte les non-partants (40%) et les autres personnes de passage, aussi nombreux que les touristes sur place, apparaissent comme les leviers les plus efficaces pour concilier sobriété climatique et vitalité économique locale. Reste à savoir si les stratégies d’attractivité touristique marseillaises sont prêtes à l’assumer.
Article adapté d’une enquête du collectif Marseille HospitalitéS en coopération avec la SCIC Les Oiseaux de Passage, à partir des données de l’Ademe (Bilan des émissions de gaz à effet de serre du secteur du tourisme en France en 2022) et de Provence Tourisme (La clientèle touristique à Marseille, 2025). Article original : marseille-hospitalites.fr