En une décennie, l’automobile allemande
face à la Chine est passée de l’eldorado à la zone de turbulence,
entre débâcle électrique à Pékin et PHEV chinois en Europe.
L’économiste Helena Wisbert prévient que les temps glorieux
touchent à leur fin, sans certitude sur l’issue de cette
guerre.
La planète auto a longtemps eu un centre de gravité bien clair.
L’Allemagne, patrie des berlines premium, des Autobahn et du fameux
slogan Das Auto.
Pendant que ses constructeurs remplissaient leurs caisses en
vendant des SUV et des limousines au monde entier, personne
n’imaginait vraiment. Que l’équilibre puisse être bousculé aussi
vite. Et pourtant, face à l’offensive des
marques chinoises sur l’électrique, ce décor change à vue
d’œil.
L’automobile allemande face à la Chine : de l’eldorado à la
crise
Pour l’industrie allemande, le choc est double. En Chine, son
ancien eldorado, les groupes locaux comme BYD lui
disputent désormais la première place. Sur le plus grand marché du
monde. En Europe, les
voitures électriques chinoises et surtout les
véhicules hybrides rechargeables s’imposent malgré
les
droits de douane. Jusqu’à détrôner des best-sellers
germaniques. Dans ce contexte tendu, certains spécialistes parlent
ni plus ni moins de fin d’un âge d’or pour l’automobile
d’outre-Rhin. Une bascule que Berlin ne peut plus ignorer.
Avant la pandémie, les constructeurs allemands régnaient sur le
marché chinois. Ils représentaient environ 25 % des
ventes de voitures neuves, avec des marges confortables sur les
berlines et SUV premium. Cet âge d’or de l’automobile
allemande tenait pour beaucoup à cet appétit chinois pour
les modèles premium. Pour les groupes de Stuttgart, Munich ou
Wolfsburg, Pékin et Shanghai sont devenues la principale source de
profits. Ces bénéfices finançaient la recherche, les usines en
Europe et un modèle fondé sur le haut de gamme thermique.
Le décor a basculé quand la Chine a accéléré sur l’électrique.
En 2022, environ un quart des nouvelles immatriculations dans le
pays concernaient déjà des voitures à batterie. Sur ce terrain, la
part des marques allemandes est restée marginale. Moins de 5 % du
segment des véhicules électriques au début de 2023. Puis à peine 3
% des ventes de modèles électrifiés, même en ajoutant les
importations. Dans le même temps, le
géant chinois BYD a dépassé Volkswagen comme premier groupe
automobile en Chine. Symbole d’un rapport de force totalement
renversé.
PHEV chinois, droits de douane et guerre des prix en
Europe
Pour Helena Wisbert, professeure d’économie de l’automobile, le
revers européen vient d’abord d’une erreur d’analyse. Les
constructeurs allemands ont sous-estimé la montée en puissance des
hybrides rechargeables venus de Chine. Quand l’Union européenne a
décidé, fin 2024, d’imposer des droits de douane supplémentaires
aux voitures chinoises. Les PHEV en ont été exclus. Ce trou dans la
raquette a offert aux marques d’Asie une porte d’entrée idéale sur
le marché européen.
Pour Helena Wisbert, il s’agissait d’une lourde erreur de les
balayer comme une simple « technologie passerelle ». Les
automobilistes, eux, apprécient de pouvoir compter sur un moteur
thermique quand la batterie est vide. La Chine dispose aujourd’hui
de surcapacités massives dans ses usines de véhicules électrifiés.
Ces volumes sont écoulés en Europe sous forme de modèles
abordables, dotés d’autonomies élevées. Résultat : le BYD
Seal U a déjà détrôné le Volkswagen
Tiguan comme hybride rechargeable le plus vendu en
Europe.
Une offensive qui se traduit par une « extrême
guerre des prix« , selon l’experte. La concurrence asiatique la
remporte le plus souvent. Les subventions massives accordées aux
fabricants chinois pèsent lourd sur les prix. La dépendance des
groupes allemands à l’égard de certains fournisseurs asiatiques
complique encore la compétition. Même sur le marché allemand, ces
modèles venus de Chine commencent à rogner les parts de marché des
marques locales.
L’âge d’or est-il vraiment terminé ? Ce que dit Helena
Wisbert
Face à cette pression, Helena Wisbert avance aussi des pistes de
réponse pour l’Europe. Elle estime que de nouveaux droits de
douane, appliqués cette fois aussi aux hybrides rechargeables,
seraient nécessaires. Ils aideraient à limiter cette « extrême
guerre des prix ». Et à ralentir les gains de parts de marché venus
de Chine.
Pour autant, l’économiste ne parle pas d’effacement total de
l’industrie allemande. Dans un entretien accordé au Spiegel, elle
nuance : « Beaucoup d’éléments indiquent qu’il s’agit en partie
d’effets à court terme ». Selon elle, les constructeurs d’outre-Rhin
devraient parvenir à préserver leur position dominante sur leur
propre marché. À condition de réduire progressivement l’écart de
prix avec la concurrence asiatique. Le vrai sujet, souligne-t-elle,
reste pourtant la dégringolade sur le gigantesque marché chinois,
jadis si rentable pour les groupes allemands. Pour l’industrie,
l’enjeu est désormais d’y stopper la perte de parts de marché. Et
Helena Wisbert prévient : « Il faut rester réaliste. Ce ne sera
jamais plus comme avant. Les temps glorieux sont terminés ».