Un observatoire de la taille d’un bus, bardé d’instruments capables de sonder les recoins les plus obscurs du cosmos, repose désormais scellé dans la coiffe d’une Falcon Heavy sur le pas de tir LC-39A du Kennedy Space Center, prêt à fendre le ciel de Floride dimanche 30 août à 7h26 EDT (13h26 heure de Paris).
Le Nancy Grace Roman Space Telescope, baptisé en hommage à la « mère de Hubble », celle qui porta à bout de bras le programme d’astronomie spatiale de la NASA dans les années 1960, représente un bond vertigineux par rapport à son illustre prédécesseur. Son champ de vision est 100 fois plus large que celui de Hubble, une focale panoramique qui lui permettra de cartographier des centaines de millions de galaxies en une fraction du temps qu’il aurait fallu à l’ancien télescope pour effleurer la même surface céleste. Et le prix de cette ambition démesurée ? Environ 4 milliards de dollars, selon les estimations confirmées par Reuters.
SpaceX a transporté l’observatoire le 25 août au soir, en convoi depuis le Payload Hazardous Servicing Facility jusqu’à son hangar du LC-39A, puis l’a arrimé à la fusée avant le roll-out. Une revue d’aptitude au lancement (Launch Readiness Review), réunissant les équipes de la NASA et de SpaceX, devait valider vendredi 28 août les derniers paramètres de la mission. Chaque étape de cette chorégraphie logistique, rodée par des dizaines de lancements lourds, dissimule pourtant une tension sourde… car Roman n’est pas un satellite de communication qu’on peut reconstruire en série.
La destination de l’engin se situe au point de Lagrange 2 Soleil-Terre (L2), ce poste d’observation gravitationnellement stable niché à environ 1,5 million de kilomètres de notre planète, dans la direction opposée au Soleil. Le télescope James Webb, lui qui vient de pointer avec son miroir infrarouge la meilleure candidate étoile trou noir jamais observée, occupe déjà ce voisinage depuis 2022, et Roman viendra enrichir cette avant-garde scientifique après un transit d’environ 30 jours suivi d’une phase de vérification de trois mois avant les premières observations.
Deux missions fondamentales animent le programme scientifique de cet observatoire. La première vise à percer la nature de l’énergie noire, cette force répulsive qui accélère l’expansion de l’univers et compose, selon les modèles actuels, près de 68 % du contenu énergétique total du cosmos. Roman mesurera avec une finesse inédite la distribution des galaxies et les déformations gravitationnelles de la lumière (le weak lensing) sur des volumes cosmiques gigantesques, offrant aux cosmologistes une cartographie tridimensionnelle de la matière noire elle-même. La seconde mission concerne la détection de milliers d’exoplanètes par microlentille gravitationnelle, une technique qui a précisément permis de repérer des géantes comme la méga-terre rocheuse GJ 523b, et qui favorise la découverte de mondes situés loin de leur étoile, là où les méthodes de transit peinent à voir quoi que ce soit.
Peut-on encore douter, à l’heure où Roman s’apprête à déployer son miroir de 2,4 mètres au-delà de l’orbite lunaire, que l’âge d’or de l’astronomie spatiale bat son plein ? Le télescope ne cherchera pas seulement à confirmer ce que les physiciens soupçonnent depuis un quart de siècle, il tentera de mesurer si l’énergie noire varie dans le temps, un résultat qui pourrait, à lui seul, réécrire les équations fondamentales de la cosmologie.
Le dimanche 30 août, quand les neuf moteurs Merlin du premier étage de la Falcon Heavy rugiront au-dessus des marais de Cap Canaveral, c’est tout un pan de la physique contemporaine qui partira en orbite avec eux.