Le regard rêveur d’Apete Narogo en dit long sur l’aventure qu’il traverse. Dans le Var, le Fidjien de 24 ans a embrassé la voie du déracinement et de la nouveauté pour poursuivre son objectif. Celui d’un gamin modeste, timide, qui ne voulait rien faire d’autre que jouer au rugby et rendre fière sa famille.
« J’ai grandi dans un petit village nommé Nakorovou, dans la province de Serua. J’ai commencé le rugby à l’âge de 10 ans et n’ai jamais arrêté. Parfois, je séchais l’école pour aller jouer », confie le trois-quarts aile, regard fuyant, mais sourire en coin.
Il y a encore un an, ce dernier était loin de s’imaginer vivre pareil voyage, à plus de 16 000 kilomètres de Viti Levu, son île natale. À cette époque, il n’était encore qu’Apete de Nakorovou, troisième enfant d’une fratrie de cinq(1), fils d’une mère au foyer et d’un père pêcheur, illustre inconnu du rugby mondial comme local.
À l’heure où le Pacifique voit ses talents rejoindre l’Europe toujours plus tôt, « Pete », lui, est longtemps resté sous les radars. « Plus jeune, je savais déjà que je voulais devenir rugbyman professionnel. Mais sur le terrain, je n’étais pas forcément meilleur que les autres. C’est à force de jeu et de travail que j’y suis arrivé. […] Je suis du genre à m’imposer des sessions supplémentaires à la maison. Sous le soleil ou sous la pluie, je m’entraîne aussi de mon côté. »
Car sur sa terre à lui, mieux vaut être prêt à s’envoyer. « C’était difficile d’obtenir de l’argent pour que je puisse aller m’entraîner. Je vivais dans mon village et le club était à Suva (à plus d’une heure de voiture de chez lui). Je n’avais pas d’emploi et mon père était un simple pêcheur. Mais je suis très reconnaissant, car il m’a toujours soutenu du mieux qu’il pouvait. Mon oncle, qui est décédé il y a deux mois, m’a aussi énormément aidé, de l’école primaire au lycée. »
Un tournoi plutôt que les exams
Ado, Apete Narogo n’a presque d’yeux que pour le Sevens, la discipline nationale. Mais il entend déjà parler du RCT, prenant goût à observer plusieurs de ses joueurs favoris associés. « J’adorais voir Josua Tuisova, Semi Radradra et “Basta” (Mathieu Bastareaud) jouer ! », rembobine l’ailier, alors encore loin de cette réalité.
Lors de sa dernière année au lycée Lomary, à 18 ans, il manque volontairement l’examen final pour rallier l’île de Taveuni et le Fiji Bitter Wairiki 7’s, un grand tournoi annuel de rugby à 7. « Beaucoup de très bons joueurs fidjiens, dont certains internationaux, avaient l’habitude de passer par là. C’était très important pour moi de m’y montrer. » Et de s’y révéler ?
Il faudra attendre encore quelques années de plus au Uluinakau RC (où sont aussi passés Kaminieli Rasaku et Josua Vici) et une participation à un autre tournoi emblématique, le Fiji Bitter Nahehevia 7’s, pour qu’il tape dans l’œil de la sélection fidjienne de rugby à 7, toujours en quête de talents pour les étapes du circuit international.
L’envolée du septiste
Brillant alliage de vitesse, de puissance, d’appuis et d’agilité, Narogo (1,82 m, 94 kg) quitte ainsi la maison dès novembre 2025 pour aller faire des ravages aux quatre coins du monde, de Dubaï à Bordeaux en passant par Le Cap, Singapour, Valladolid ou Hong Kong. « C’était dingue. Je me retrouvais à jouer avec certaines des stars que je regardais étant plus jeune, comme Terio Tamani ou Waisea Nacuqu… Et maintenant, je joue avec “Seta” (Tuicuvu) ! »
Un peu contre toute attente, d’ailleurs : « J’étais choqué quand le RCT m’a contacté ! Mon plan était de continuer d’évoluer à 7 pour participer aux JO de Los Angeles. Mais certains coachs et coéquipiers m’ont recommandé d’aller découvrir ce nouvel environnement. Je pense avoir fait de belles parties sur certains tournois à 7 la saison passée. Le club a dû voir quelque chose en moi. »
Peut-être cette insatiable soif d’avancer, même dans l’inconnu, pour aller au bout de son rêve.
1. L’un de ses frères, Asaeli Gade, évolue d’ailleurs avec les Espoirs de Montauban.