Avec ce deuxième long-métrage, après Chili 1976, Manuela Martelli poursuit son exploration de l’histoire du Chili, mais au prisme d’histoires familiales et de l’intimité de ses personnages. La petite Inès est notre fil rouge et, à travers son regard, ses émotions et doutes, nous découvrons une micro-société nichée dans les neiges andines.

Publié le : 26/08/2026 – 06:10

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Nous sommes en 1992 et, tandis que ses parents sont en Espagne avec la délégation chilienne à l’Exposition universelle de Séville, Inès vit avec ses grands-parents, propriétaires d’un hôtel dans une station de sport d’hiver. Des images (d’archives) nous rappellent qu’en 1992 le Chili avait apporté à Séville un énorme morceau de banquise de l’Antarctique. Une pièce de plus de 1 000 ans, rapportait les médias de l’époque. Une curiosité qui fit le succès du pavillon chilien, les visiteurs cherchant la fraîcheur au milieu de la canicule andalouse. Un morceau de glace découpé par l’armée et, expliquait Manuela Martelli sur RFI, cette glace évoque le rideau qui a été posé sur les crimes de la dictature par le refus de la transition de demander des comptes aux assassins.

Dans le film, ces exactions font surface, telles des bulles d’air qui crèvent à la surface d’une réalité apparemment paisible, celle d’une pension de famille. C’est la gêne du barman qui évoque la disparition de son frère, c’est l’interview du père de la petite fille soulignant le « succès d’une transition ordonnée » après dix-sept ans de régime militaire, c’est la proximité du grand-père avec les militaires – dont on se demande s’il ne doit pas la propriété de l’hôtel à ses relations -, c’est l’arrogance du chef de la police locale ou encore un reportage télévisé sur une exhumation de corps dans une fosse commune.

Entre récit d’initiation et thriller – que souligne la partition musicale -, le film raconte la disparition de Hanna, 14 ans, jeune championne de ski allemande venue s’entraîner dans les Andes avec son équipe et le désarroi d’Inès avec laquelle elle avait noué une forte relation. La petite fille est en quête perpétuelle de tendresse et de complicité : auprès de la jeune Allemande, des employées de l’hôtel, de la mère de Hanna… Yeux noirs, frange sur les yeux, elle rappelle la petite Ana du film L’esprit de la ruche de Victor Erice. Une curiosité et un regard d’enfant dépourvu de préjugés. C’est aussi une fureteuse qui hante la nuit la moquette des couloirs de l’hôtel, s’invite incognito dans les chambres des clients. Tandis que ses grands-parents s’occupent de futurs investisseurs espagnols pour enrichir la station de ski de nouveaux immeubles et télésièges et que ses parents vantent les opportunités d’affaires dans un Chili « moderne et fiable sur les plans économique et politique », la petite fille va aider la mère de Hanna dans la recherche de sa fille disparue.

"Le dégel", second long-métrage de Manuela Martelli raconte l'amitié entre la petite Inès et la jeune skieuse allemande Hama (Maia Rae Domagala) dont la disparition va bouleverser l'enfant.

« Le dégel », second long-métrage de Manuela Martelli raconte l’amitié entre la petite Inès et la jeune skieuse allemande Hama (Maia Rae Domagala) dont la disparition va bouleverser l’enfant. © Les films du Losange

La montagne et la glace 

L’intrigue est servie par un casting impeccable avec, outre la jeune Maya O’Rourke dans la peau d’Inès, Paulina Urrutia (que l’on avait déjà vue notamment dans La Mémoire éternelle) dans le rôle de la grand-mère, redoutable manipulatrice, ou encore Saskia Rosendahl dans celui de Lina, la mère de Hanna, une ancienne championne de patinage artistique d’Allemagne de l’Est. Des personnages complexes au passé que l’on devine trouble et intimement lié à l’histoire politique de leur pays tant la bonne fortune de la Techa, la grand-mère chilienne, que la carrière de championne à marche forcée de Lina qui fuira son pays « qui n’existe plus ».

À ces personnages on peut ajouter le cadre naturel tant celui-ci participe aussi de l’intrigue : la montagne et la forêt, la neige et la glace dont la blancheur soulignent par contraste la noirceur de certains desseins. Ce verre de lait renversé et ses éclats de verre coupants font écho aux morceaux de glace flottant sur l’Antarctique. On peut aussi saluer au passage le travail du directeur de la photographie, Benjamin Echazarreta, connu notamment pour Gloria ou Une femme fantastique ou plus récemment La ola. Avec El Deshielo, son deuxième film, présenté au dernier festival de Cannes dans la section Un certain regard, Manuela Martelli nous sert un cocktail brumeux et glacé, à la composition maîtrisée. On attend avec impatience le troisième volet de cette trilogie annoncée consacrée à l’histoire intime du Chili.

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