Panorama / Après un été caniculaire qui a amené toute l’écosystème des musiques actuelles à questionner les formes que prendront les concerts d’été de demain, zoom sur l’enjeu de rentrée : la sauvegarde des lieux d’émergence.

Photo : Photo Transbordeur ©Juliette Valero

C’est une année qui commence mal, pour la pourtant prolifique industrie des musiques actuelles. Ce début de saison 2026-2027 est marqué par le placement en liquidation judiciaire d’un acteur historique de la vie nocturne et culturelle lyonnaise, la péniche La Marquise, bar qui accueillait des concerts et des soirées club depuis plus de 30 ans. Une fermeture d’autant plus inquiétante qu’elle intervient un peu avant la baisse de rideau définitive d’un autre acteur et « petit » lieu (d’une capacité de moins de 200 places en format concert), le Groom, qui avait lui-même pris la suite du DV1, dans le 1er arrondissement de Lyon. « On savait que ça risquait d’arriver, mais ça nous met quand même dans la panade », détaille Bertrand Fontana, directeur artistique chez Totaal Rez, un promoteur local qui avait prévu un peu moins de dix concerts sur les planches de La Marquise avec sa marque orientée plutôt pop, Le Bazar. « Les années précédentes, on y avait programmé Nuit incolore, Miel de montagne ou encore Julien Granel, avant qu’ils ne gagnent en popularité », rappelle le directeur artistique. C’était une artiste pas moins émergente qui y était programmée et que Le Petit Bulletin avait mis en Une de son numéro de rentrée 2025 : Théodora. Quelques mois plus tard, la « Boss lady » remplissait en quelques heures à peine la Halle Tony Garnier.

Ce n’est cependant pas le « buzz » autour des artistes que le promoteur local assure chercher, mais plutôt un renouveau organique des esthétiques, et la sauvegarde de celles qui sont plus confidentielles. « On s’est toujours servi de La Marquise comme d’un laboratoire d’expérimentation. À ces jauges-là, il n’y a pas d’argent à se faire, juste à en perdre, ou à équilibrer », précise Bertrand Fontana qui avoue se creuser la tête pour trouver des alternatives à la péniche, citant pêle-mêle d’autres salles de la métropole, qui ont pour la plupart des jauges trop grandes ou un emploi du temps déjà surchargé. Pierre Dugelay est directeur de l’une des quatre scènes labellisées SMAC de la métropole, le Périscope, situé dans le 2e arrondissement. Il reconnaît être de plus en plus sollicité pour l’utilisation de ses deux salles de 150 et 250 places maximum. Il ne peut pas toutes les accepter car le cahier des charges est important pour ces scènes répondant à une exigence de service public (résidences, médiation, accompagnements d’artistes…) : « On a une centaine de dates de dispo, mais on ne peut pas accepter toutes les esthétiques, on valorise le live avant tout », détaille-t-il.

Les gros patinent bien

Plusieurs acteurs du secteur interrogés ont évoqué la tendance au remplacement pur et simple de bars à programmation culturelle par des offres qui se concentrent sur du bar et de la restauration. La programmation de concerts disparaît alors au profit de quelques événements réguliers de type blind test, karaoké et DJ résident, comme ce fut le cas pour La Plateforme, aujourd’hui devenu le Café Oz, situé quai Victor Augagneur dans le 3e arrondissement.

« Il nous faut des petits lieux », martèle Cyrille Bonin. Pourtant confortablement installé à la direction de la salle villeurbannaise de 600 à 1800 places Le Transbordeur, qui a conclu une grosse saison avec pas moins de 200 concerts l’année écoulée, il ne cache pas son inquiétude : « Si on ne se dépêche pas de protéger nos lieux d’émergence, on va se retrouver avec des esthétiques de plus en plus lissées. » Le directeur en profite d’ailleurs pour battre en brèche les discours selon lesquels la création trouvera toujours un moyen d’exister, rappelant que l’ère des squats légaux, des friches occupées et autres zones d’autonomie temporaires est aujourd’hui révolue.

À l’instar du Transbordeur, il semblerait que les équipements de moyenne et grande capacité du territoire dressent, pour la majorité, des bilans économiques favorables. Côté très grosses capacités, même Thierry Pilat, directeur général de La Halle Tony Garnier, s’est dit plutôt satisfait de la saison passée, en dépit de la concurrence directe de la LDLC Arena à Décines, proposant des jauges similaires. L’équipement municipal qui peut accueillir entre 4 400 et 17 000 personnes dans le 7e arrondissement accuse une saison un peu plus calme que les deux dernières années mais, d’après son directeur : « Si on fait la somme des deux salles, on peut dire que le marché est en progression, avec toujours plus de spectacles et concerts, toujours plus de tournées. Je dirai que ce qui a changé cette année, c’est que le public fait un peu plus le tri, alors que les années précédentes, il achetait en puissance. »

Spark, le projet de la Saulaie à l’eau
Éric Fillion, codirecteur de l’association organisatrice de concerts et de festivals Mediatone, rappelle une déconvenue récente : l’abandon du projet de tiers-lieu culturel à la Saulaie, Spark. Mediatone aurait dû cogérer la salle de concerts (300 à 800 places) avec le Ninkasi, mais le projet a été abandonné, les situations économiques des différents acteurs et les soutiens publics ne permettant pas sa réalisation : « Il y avait plein de structures culturelles et de l’économie sociale et solidaire autour de la table, on allait vers quelque chose de collégial, de collectif même. La salle de concert représentait une jauge dont l’écosystème lyonnais a vraiment besoin, proche de celle de l’ancien Ninkasi Kao », détaille Eric Fillion avec déception. Pas de Spark donc, mais le quartier accueillera le village olympique et paralympique des JO 2030.

« On n’arrête pas de galérer »

A contrario, les petits lieux de concerts, du fait de leur taille, reposent sur des montages économiques plus fragiles. Ainsi, la hausse des coûts, et, pour ceux qui en bénéficiaient, la baisse des soutiens publics les heurtent de plein fouet. Il peut s’agir de soutiens publics locaux (Région, Ville ou Métropole) mais aussi d’aides directes ou indirectes de l’État. On peut par exemple citer la baisse de 40 % du Fonpeps (Fonds national pour l’emploi pérenne dans le spectacle visant à soutenir l’emploi des artistes du spectacle vivant dans les petits lieux) ainsi que les baisses de subventions du CNM en début d’année 2026. « On n’arrête pas de galérer », témoigne Emma Nardone, co-directrice de la salle d’une petite centaine de places spécialisée dans la chanson et située au bas des Pentes de la Croix-Rousse, À Thou bout d’chant. Percutée par une suppression totale de sa subvention régionale en 2025, inquiétée par l’éventualité d’une baisse de la DRAC et toujours soutenue par la Ville de Lyon dans le cadre de son label « Scènes découvertes », la structure assure avoir mis tout en œuvre pour continuer, tant bien que mal, à écoper. Elle évoque la suppression d’un poste, d’une dizaine de concerts et de trois résidences ainsi que de quelques projets de médiation culturelle, « et ça, alors que la fréquentation est très bonne ! », précise-t-elle. Comme de nombreux acteurs culturels, elle y voit la dégradation de leurs savoir-faire et de leurs ambitions : « La prochaine étape, c’est le bénévolat. On est déjà dans une économie de la débrouille. On est loin de payer tout à son juste prix, le restaurant d’à côté nous offre 1000 € de buffet par an sous forme de mécénat de quartier par exemple », déclare-t-elle.

L’exception culturelle française en question

« On n’arrive plus à réinventer l’exception culturelle française », considère de son côté Eric Fillion, codirecteur de Mediatone, association organisatrice de concerts et de festivals à Lyon depuis bientôt 30 ans. « Il y a de moins en moins d’acteurs et de lieux culturels, on ne peut plus faire la fête la nuit dans les centres-villes, les open air se raréfient aussi, on est témoins d’un durcissement législatif historique avec la loi RIPOST… Tout ça est inquiétant. Et pendant que nous, on peine à exister dans les villes, des grosses boîtes montent des festivals standardisés en campagne », ajoute-t-il, rappelant que le festival de musiques électroniques de Mediatone, le Reperkusound, est maintenant accueilli en partage par la Halle Tony Garnier et le Transbordeur, faute de lieu disponible.

Pour Pierre Dugelay (directeur du Périscope), la présence de deux Arena est préoccupante dans une ville de la taille de Lyon. « Ce sont des lieux et des événements qui bénéficient quasiment automatiquement d’une couverture médiatique. L’offre est trop écrasante, c’est difficile pour nous d’exister face à ça. » Il rappelle le travail d’analyse mené par le Périscope en collaboration avec l’European music exporters exchange (EMEE), Better Live suit, visant à mesurer l’empreinte carbone de tournées modèles afin d’identifier les économies de carbone possibles dans le domaine des tournées et de tester concrètement de nouveaux modèles plus durables : « on aimerait bien que les publics fassent un peu plus attention à leurs pratiques culturelles, qu’ils se posent les mêmes questions sur ce qu’ils favorisent quand ils consomment un concert que quand ils consomment de l’alimentation par exemple. »

Quid de l’avenir des Grandes Locos  ?
Situé à la frontière de la Mulatière avec Oullins-Pierre-Bénite, l’ancien technicentre SNCF qui accueille les Biennales, Nuits sonores et le Lyon street food festival pourrait bien voir sa vocation de « poumon culturel de la métropole » remise en question. L’ancien exécutif métropolitain s’était porté acquéreur des halles 8 et 9, et avait investi 17 millions d’euros pour remettre le tout à neuf en 2024. Le vice-président à la culture Cédric Van Styvendael évoquait alors l’édification d’un nouveau quartier gravitant autour de cette « implantation culturelle forte ». Après des éditions réussies (notamment en matière de fréquentation) des Biennales (danse et art contemporain), de Nuits sonores et du Lyon street food festival, la Métropole est passée à droite et doit aujourd’hui décider si, et dans quelle forme, elle souhaite poursuivre le projet. Cependant, la vice-présidence à la culture est vacante depuis que la présidente Véronique Sarselli a suspendu Laure Cédat de ses fonctions, emportée dans les règlements de compte avec Jean-Michel Aulas et sa non-dénonciation du viol supposé de son directeur de campagne à l’encontre d’une militante cet hiver. Pour Emeric Richard, directeur du Lyon street food festival : « On a besoin des Grandes Locos, la jauge qu’on accueille, 50 000 personnes, nécessite énormément d’espace. On n’a identifié aucun autre lieu à Lyon qui peut accueillir ce genre d’événement. » Interrogée, la Métropole de Lyon n’a pour l’instant pas répondu à nos sollicitations.