Par
Zoe Hondt
Publié le
27 août 2026 à 18h24
« Ça a été très traumatisant », témoigne Patrick Proisy à la barre du tribunal de Lille. L’ancien maire LFI de Faches-Thumesnil (Nord) a la gorge nouée et les larmes aux yeux. Le 6 mars 2026, un de ses meetings de campagne, alors qu’il était candidat à sa réélection, avait été troublé par des militants du groupuscule identitaire lillois Nouvelle Droite. L’élu avait par ailleurs dénoncé une « attaque néo nazie menée par une quinzaine de fascistes cagoulés ». En l’espèce, il avait reçu des jets de peinture et de farine. Ce mercredi 26 août 2026, huit membres ont été jugés pour des faits de violences aggravées sur un élu. Récit.
Huit militants identitaires du groupuscule Nouvelle Droite devant la justice à Lille
Ils ont entre 23 et 40 ans. Au tribunal, seuls trois prévenus sont présents. « C’est assez incroyable de se passer de présence alors même que l’on est convoqué et placé sous contrôle judiciaire », déplore la présidente. Leur absence n’est que très peu justifiée, parfois pas du tout, par leurs avocats.
Pour rappel, les faits s’étaient déroulés dans la soirée du 6 mars 2026. Une dizaine, voire une quinzaine selon les témoignages, de personnes avec lunettes de soleil et cache-cous avaient « pénétré violemment » dans la salle du meeting LFI à Faches-Thumesnil. Celui-ci réunissait une centaine de personnes. Munis de pancartes portant des messages comme « LFI hors de nos mairies » ou « Justice pour Quentin », en référence à la mort du militant d’extrême droite radicale Quentin Deranque en février à Lyon, les perturbateurs se sont placés devant l’estrade. De la peinture rouge, symbole du sang, est jetée au sol et de la farine est lancée sur Patrick Proisy.
Repoussés vers l’extérieur, les membres de Nouvelle Droite sont ensuite repartis à bord de quatre véhicules. Les plaques d’immatriculation ont permis de les signaler à la police.
« Nous sommes là pour faire réagir »
Le premier prévenu est un jeune homme de 23 ans. À la barre, il explique avec bien du mal ses agissements. « Je pensais qu’on allait simplement manifester, je n’étais pas au courant du liquide rouge ni de l’enfarinement. Je n’avais pas conscience de ce qu’on allait faire. »
La présidente du tribunal se montre impitoyable : « Vous avez 12 ans monsieur ? On ne parle pas d’une bataille d’eau entre enfants ! » Le jeune prévenu cherche du regard son avocat, et garde le silence lorsqu’il se sent en difficulté. Au moment des faits, son visage était dissimulé par des lunettes de soleil et un cache-cou. « Je suis quelqu’un de discret dans la vie de manière générale, je ne voulais pas être reconnu », explique-t-il. Des gants coqués ont également été retrouvés près de son siège dans le véhicule. Il affirme ne pas les avoir utilisés.
La porte-parole du groupuscule identitaire, elle aussi prévenue dans cette affaire, s’avance à la barre : « Il s’agissait d’un meeting public, ouvert à tous. Le passage n’a pas été forcé et certains cachaient leur visage uniquement par peur d’être retrouvés et tués comme Quentin Deranque. »
La jeune femme de 24 ans évoque des « liens revendiqués et factuels » entre La France insoumise et le groupuscule d’extrême gauche La Jeune Garde antifasciste, dont plusieurs membres auraient infligé des violences volontaires à Quentin Deranque. Ce serait la raison de leur action. À plusieurs reprises, elle décrit un « happening » dont l’enfarinement pourrait être considéré comme une « méthode politique ».
À nouveau, la présidente est implacable : « Reprenez votre Larousse, Madame ! Un happening est un spectacle artistique spontané et éphémère qui mélange improvisation et participation active du public. »
Son mari, un homme de 33 ans également membre de Nouvelle Droite, est le dernier à s’adresser au tribunal. Il reconnaît être l’instigateur de l’action et l’enfarineur. « J’ai acheté les bouteilles de peinture et personne n’était au courant pour la farine », affirme-t-il. Il concède un geste « taquin » pour l’impact visuel. « Nous sommes là pour faire réagir, avec de la politique visible sur les réseaux sociaux. Nous n’agressons pas les gens, d’ailleurs je porte toujours des lunettes de soleil avec caméras intégrées pour me protéger des agressions et avoir des preuves. »
Les huit prévenus ont un casier judiciaire vierge, à l’exception de l’enfarineur qui avait été condamné à une amende de 500 euros pour avoir pénétré sur le toit de la gare d’Arras en 2017.
« Ne pas transformer ce tribunal en un plateau de BFMTV »
« Je ne peux pas faire abstraction de ce qui s’est passé. » Devant le tribunal, le député LFI de la première circonscription du Nord, Aurélien Le Coq, raconte : « Je pensais qu’il s’agissait d’une perturbation pacifique, mais lorsque j’ai vu quelqu’un me foncer dessus, le visage cagoulé et en armant le bras, j’ai compris qu’il y avait un danger. C’était quelque chose auquel je n’avais jamais été confronté. »
Mais un des avocats de la défense le confronte : il a en sa possession une photo du député en tête d’un cortège, aux côtés de personnes masquées. Il rappelle également qu’il n’avait pas réagi lorsque Sébastien Delogu, député LFI des Bouches-du-Rhône, avait brandi un drapeau palestinien à l’Assemblée nationale. Un geste qualifié de « happening ». « On ne va pas transformer ce tribunal en un plateau de BFM TV », lui répond Aurélien Le Coq.
« Il y a encore beaucoup d’émotions en moi. Ça a été très traumatisant », témoigne ensuite Patrick Proisy. L’ancien maire, battu en mars dernier, a la gorge nouée et les larmes aux yeux.
Il poursuit la voix tremblante : « Des gens se sont déplacés, je me sentais responsable d’eux. Certains ont été très choqués et il fallait les rassurer. » Il dit avoir reçu 15 jours d’arrêt de travail un mois après les faits à cause d’un « état dépressif ». « Ne serait-ce pas plutôt à cause de votre défaite ? », questionne un des avocats de la défense.
L’avocat des dix plaignants accuse les prévenus : « Ils viennent faire les pleureuses et prennent les faits avec légèreté. » Il évoque les « lourds retentissements » que cela a eu : de nombreuses victimes avaient reçu des arrêts de travail pendant plusieurs jours. « C’est une technique de provocation qui aurait pu dégénérer ! », s’exclame l’avocat. Il demande à ce que les prévenus payent solidairement 3 000 euros de dommages et intérêts à chacune des parties civiles.
« Dépolitiser le procès »
« Quelle ironie ! On prétend répondre à des questions politiques mais on n’est pas capable de répondre aux questions du tribunal », accable d’emblée la procureure de la République. Elle dit avoir devant elle des « fauteurs de troubles qui n’assument pas ou qui minimisent » leurs actes. Selon elle, il était possible de faire passer le message « sans chercher l’affrontement ». Le ministère public fait état d’un « mode d’action violent et revendiqué », et requiert, sans distinction pour les prévenus, 18 mois d’emprisonnement avec sursis probatoire pendant deux ans.
Les trois avocats de la défense demandent la relaxe pour l’intégralité des prévenus. Ils dénoncent des réquisitions « démesurées » et estiment que le contrôle judiciaire a déjà été « plus que suffisant ».
L’un d’entre eux plaide : « Les slogans hostiles et bousculades sont monnaie courante dans ce type d’opération. Le trouble à l’ordre public a été plus que limité. » Selon eux, le plus important reste à déterminer si les élus ont été visés du fait de leur fonction ou seulement parce qu’ils représentent La France insoumise. L’un des avocats de la défense appelle le tribunal à « dépolitiser le procès ».
Le délibéré sera rendu le 18 septembre 2026.
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