Vous aimez notre contenu ?

Ajoutez-nous à vos
favoris Google

Le 22 mars 1995, un homme quitte une capsule Soyouz après 437 jours, 17 heures et 58 minutes passés sans interruption en orbite. Il est resté en espace pendant 437 jours. Il est revenu le 22 mars 1995. Ce médecin-cosmonaute soviétique puis russe s’appelle Valeri Poliakov, et ce qu’il vient d’accomplir reste, plus de trente ans plus tard, la plus longue présence humaine ininterrompue jamais enregistrée dans l’espace. Les équipes médicales au sol, elles, ne savaient pas vraiment dans quel état il allait sortir de sa capsule.

Poliakov n’était pas un pilote de chasse reconverti en héros de l’espace. Valery Vladimirovich Polyakov est né en 1942 à Toula, en Union soviétique, et il est arrivé au vol spatial par une voie inhabituelle : non pas comme pilote d’essai, mais comme médecin, spécialisé en médecine astronautique à l’Institut des problèmes médicaux et biologiques. Il s’est consacré au domaine de la médecine spatiale en 1964, après le vol du premier médecin dans l’espace, Boris Yegorov, à bord de Voskhod 1. Sélectionné cosmonaute en 1972, il effectue un premier séjour de 240 jours à bord de Mir entre 1988 et 1989, où il est chargé de surveiller la santé de ses coéquipiers Vladimir Titov et Musa Manarov, qui entamaient les derniers mois de leur séjour d’un an. Ses premiers mots au retour sur Terre, cette année-là, résument déjà toute son ambition : « Nous pouvons aller sur Mars. »

À retenir

  • Un cosmonaute a passé plus d’une année entière sans interruption en orbite — un exploit jamais égalé
  • Sa mission n’était pas un défi sportif mais une expérience scientifique précise pour préparer les futures missions martiennes
  • À son retour, il a choisi de marcher seul hors de sa capsule, surprenant médecins et collègues

Sommaire

  1. Un aller-retour vers Mars simulé sur commande
  2. Ce que les médecins craignaient à l’ouverture du sas
  3. Un record que personne n’a réussi à approcher depuis

Un aller-retour vers Mars simulé sur commande

Cette phrase n’était pas une formule creuse. Un voyage habité vers la planète rouge, aller-retour compris, dure grosso modo autant de temps que ce qu’il venait de passer dans l’espace. Encore fallait-il prouver que le corps humain pouvait tenir la distance sans se disloquer sous l’effet de la microgravité. Son second vol, lancé le 8 janvier 1994 à bord de Soyouz TM-18, était spécifiquement conçu pour dépasser la durée projetée d’une mission martienne. L’idée n’était pas de battre un record pour le plaisir : il s’agissait de générer, sur un seul organisme suivi de près, des données qu’aucune mission plus courte n’aurait pu fournir.

Le contexte géopolitique avait changé entre-temps. Ce deuxième vol se déroulait dans un contexte différent du premier : l’Union soviétique n’existait plus, et la Russie avait entamé plusieurs coopérations spatiales, notamment avec la NASA, en préparation de la Station spatiale internationale. Poliakov a ainsi assisté depuis Mir à l’une des répétitions de rapprochement entre une navette américaine et la station russe, un galop d’essai avant les véritables amarrages qui suivront. Pendant ce temps, lui continuait d’accumuler les jours, les orbites, les prélèvements sanguins et les tests musculaires sur son propre corps.

Ce que les médecins craignaient à l’ouverture du sas

Passé un an en apesanteur, le corps humain perd de la masse musculaire, de la densité osseuse, et le système cardiovasculaire se déshabitue de la gravité. Les équipes au sol savaient déjà, grâce aux missions précédentes de plusieurs mois, que le retour sur Terre pouvait être brutal : jambes qui flanchent, tête qui tourne, incapacité totale à se tenir debout sans assistance pendant plusieurs jours. Après 437 jours, personne n’avait de certitude sur l’ampleur des dégâts. À son retour, Polyakov était capable de marcher, preuve que la rééducation est possible après un vol long, mais sa masse musculaire et sa densité osseuse avaient significativement diminué.

Le geste qu’il a posé à sa sortie de capsule est resté dans les mémoires du milieu spatial. À l’atterrissage, Poliakov a choisi de ne pas être porté sur les quelques mètres séparant la capsule Soyouz d’une chaise longue proche, préférant parcourir cette courte distance à pied. Un détail qui semble anodin, mais qui valait, pour les médecins présents, bien plus qu’un simple symbole. Selon le récit rapporté par l’ouvrage de Philip Baker sur l’histoire des stations spatiales habitées, plutôt que d’être porté hors de sa capsule, Polyakov a marché par ses propres forces, s’est assis, a chipé une cigarette à un ami et a commencé à siroter du cognac. Une scène qui a de quoi surprendre, mais qui traduisait surtout un besoin viscéral de retrouver, tout de suite, les sensations les plus banales de la vie terrestre.

Un record que personne n’a réussi à approcher depuis

Trente et un ans après ce retour, aucun être humain n’est resté en orbite aussi longtemps d’une seule traite. Selon l’historique des vols de très longue durée établi par Space.com, personne n’a séjourné en continu dans l’espace aussi longtemps que Poliakov depuis son retour. L’astronaute de la NASA Scott Kelly s’en est approché à environ trois mois près, avec 340 jours à bord de l’ISS en 2015-2016 ; Christina Koch a atteint 328 jours en 2019-2020 ; Frank Rubio a établi le record américain à 371 jours lors d’une prolongation imprévue en 2022-2023. Même le record cumulé sur plusieurs missions, aujourd’hui détenu par le cosmonaute russe Oleg Kononenko avec environ 1 110 jours au compteur, n’a jamais permis à une seule mission individuelle de dépasser les 437 jours consécutifs de Poliakov.

Ce plafond n’a rien d’une barrière biologique infranchissable. La raison pour laquelle le record n’a pas été battu n’est pas que l’humain ne peut pas endurer des missions plus longues, Poliakov a démontré le contraire ; c’est que les programmes de vols habités actuels se sont fixés sur des rotations de six mois comme norme, l’exposition aux radiations cumulée lors de missions plus longues en orbite basse étant jugée peu recommandable sur l’ensemble d’une carrière. Poliakov, lui, cumulera au total 678 jours dans l’espace sur ses deux missions avant de quitter le corps des cosmonautes en 1995. Il est mort en septembre 2022, à 80 ans, en conservant jusqu’au bout ce record qu’aucune agence spatiale n’a, depuis, jugé nécessaire de tenter de battre : la démonstration avait déjà été faite, une fois, par un seul homme.