Thibault Guilluy, le directeur de France Travail en est persuadé, « le travail touche à tous les domaines de la vie ». Ce qui nécessite de s’intéresser aussi au logement et à la santé. C’est en s’appuyant sur les bassins de vie en lien avec tous les acteurs concernés que la France pourra revenir dans la moyenne des autres pays européens affirme-t-il également. Après deux ans d’une transformation menée à marche forcée, non sans tensions parfois sur le terrain, il dévoile les premiers résultats. Souligne en particulier les progrès réalisés dans l’insertion des personnes les plus éloignées de l’emploi. Et refuse de « faire de la politique spectacle ». Une façon de répondre à ceux qui comme Sarah Knafo voudraient supprimer France Travail. Un plaidoyer en faveur du service public de l’emploi : chiffres à l’appui.
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Pôle emploi n’a pas seulement changé de nom en devenant France Travail. Quelle transformation voulez-vous conduire ?
Désormais, la politique de l’emploi ne se pilote plus seulement depuis Paris. Nous avons créé 340 bassins de vie sur l’ensemble de la France métropolitaine et des territoires ultramarins. Dans chacun, il y a un comité d’action collective. On y retrouve l’élu local, un représentant de l’État mais aussi des entreprises. Prenons l’exemple de Kourou en Guyane. Un jeune sur trois n’est ni en emploi, ni en formation, ni au travail. Nous mettons en place une formation pour l’aider à maîtriser le français. Nous partons des besoins de la personne. Depuis le 1er janvier 2025, l’inscription à France Travail a été étendue à de nouveaux publics, notamment aux bénéficiaires et demandeurs du RSA, aux jeunes accompagnés par les Missions locales et aux personnes accompagnées par Cap emploi. Notre défi, c’est de faire du sur-mesure à l’échelle des 7,8 millions de personnes inscrites à France Travail. L’objectif est désormais d’accompagner les Français tout au long de leur vie professionnelle et plus seulement quand ils perdent leur emploi.
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S’il a progressé, le taux d’emploi des seniors reste inférieur à celui de l’Allemagne. Pour quelles raisons ?
Le taux d’emploi des 55-64 ans est de 60 % contre 65 % en Europe. Il se trouve que nous avons une agence conjointe avec les Allemands en Alsace. Nous avons mis autour de la table des entreprises françaises et allemandes pour essayer de comprendre. Si vous avez plus de 50 ans en Allemagne et que vous envoyez des CV, vous recevrez tout de suite une réponse. Les entreprises allemandes favorisent l’expérience et la transmission. Ce n’est pas encore assez le cas en France. Nous intervenons auprès des employeurs pour les inciter à développer des pratiques différentes. Elles y ont intérêt. Il se trouve et ce n’est pas un hasard que les entreprises les plus performantes sont aussi les plus engagées auprès des jeunes et des seniors.
Le taux de chômage des jeunes de moins de 25 ans en France est de 21,1 % contre 15,5 en moyenne au sein de l’UE. Comment faire mieux ?
Le nombre de personnes qui travaillent n’a jamais été aussi haut depuis cinquante ans, ce sont 2 millions de personnes supplémentaires en emploi depuis 2017. Mais nous conservons une faiblesse à la fois sur les seniors de plus de 60 ans et les jeunes de moins de 26 ans. Continuons à avancer sur l’apprentissage qui est passé de 300 000 en 2017 à 800 000 par an aujourd’hui. Mais allons aussi plus loin.
Si vous avez 58 ans et bac + 5 et que vous ne trouvez pas de travail après avoir envoyé 200 CV, voir un conseiller peut déboucher sur de nouvelles pistes. Aider à se recentrer, explorer de nouvelles voies.
— Thibault Guilluy, directeur général de France Travail
Quels nouveaux services rendez-vous ?
Le diplôme ne suffit pas à garantir une bonne insertion. Ce qui fait la différence, c’est la qualité de l’orientation et les contacts avec l’entreprise. Nous devons renforcer les liens entre les lycées professionnels et les entreprises, créer des ponts entre ces deux mondes trop séparés. C’est le sens de la démarche Avenir Pro qui regroupe 1 200 lycées professionnels et 2 200 à la fin de l’année. Les professeurs et les proviseurs que nous avons rencontrés sont très engagés dans ce programme qui augmente de près de 30 % le taux d’insertion professionnelle des jeunes. Nous voulons la même démarche dans l’enseignement supérieur avec Avenir Pro Sup.
Dans la recherche d’un travail, le logement est aussi un frein. Comment faire mieux ?
Sur ce sujet, nous travaillons avec Action Logement et les bailleurs sociaux. Prenez l’exemple de Saint-Jean-de-Luz où la pression touristique est forte. Un immeuble avec une centaine de logements vient d’y être inauguré. L’été, il pourra accueillir des saisonniers et en basse saison des apprentis ou des personnes venant de signer un premier contrat de travail. France Travail est là pour apporter un bouquet de solution après avoir identifié les points de blocage.
France Travail offre donc un service personnalisé ?
Si le conseiller a besoin de voir la personne concernée trois fois dans la semaine, il le fera. Il connaît le prénom des personnes dont il s’occupe avec un groupe d’une cinquantaine de personnes qu’il est chargé d’accompagner. La relation est essentielle.
Les cadres sont aussi concernés ?
Oui bien sûr. Si vous avez 58 ans et bac + 5 et que vous ne trouvez pas de travail après avoir envoyé 200 CV, voir un conseiller peut déboucher sur de nouvelles pistes. Aider à se recentrer, explorer de nouvelles voies.
Et pour les plus éloignés de l’emploi ?
Si vous êtes au RSA depuis cinq ans, sans accompagnement, vous avez peu de chances de retrouver un travail sans un soutien. Nous avons mis en place un accompagnement intensif qui a bénéficié à 665 000 chercheurs d’emploi en 2025. Nous avons augmenté de 80 % le nombre de personnes accompagnées de façon intensive. Parmi ces bénéficiaires, plus de 40 % ont accédé à l’emploi dans les six mois. Et l’accompagnement dont nous parlons ici coûte environ 600 €. Quand un retour à l’emploi représente au minimum 13 000 € de dépense publique évitée sur un an, le calcul est assez simple : accompagner coûte moins cher que de ne pas accompagner.
C’est la présence de France Travail sur l’ensemble de la France, en lien avec les patrons de TPE, qui permet 6 000 recrutements par jour.
— Thibaut Guilluy, directeur général de France Travail
L’heure est aux économies. La députée européenne Sarah Knafo supprimerait volontiers France Travail. Elle dénonce son coût pour les finances publiques.
La vraie question n’est pas de savoir si France Travail coûte de l’argent. C’est de savoir ce que coûte l’absence d’accompagnement. Peut-on raisonnablement penser que nous répondrons à toutes les questions que je viens de poser en recourant à une plateforme ? L’accompagnement, c’est aussi de l’humain. C’est la présence de France Travail sur l’ensemble de la France, en lien avec les patrons de TPE, qui permet 6 000 recrutements par jour.
Des critiques sont également émises sur la multiplication des contrôles et les sanctions imposées.
D’abord rappelons que notre système de protection sociale est fondé sur les droits et devoirs. Chaque euro détourné, c’est un accompagnement en moins pour quelqu’un qui en a besoin. Il est donc logique que le service rendu soit assorti de contrôles et de sanctions en cas de manquements. Nous sommes passés de 500 000 contrôles en 2023, à 1,1 million sans doute cette année. Nous visons un objectif de 1,5 million de contrôles en 2027.
Quel bilan tirez-vous de ces contrôles ?
Dans 70 % des cas, chacun des acteurs (demandeurs d’emploi et France Travail) remplit sa mission. Dans 15 % des cas, France Travail doit renforcer son accompagnement pour la personne concernée. Et dans 15 %, la personne ne recherche pas activement un travail. Nous sommes aussi là pour lutter contre la fraude et les comportements abusifs.
Ces contrôles peuvent déboucher sur la suppression du RSA. Votre regard sur le procès qui s’est tenu dans le Finistère opposant le Département à la CGT ?
Nous ne commentons pas une procédure judiciaire en cours. En revanche, ce que je peux vous dire, c’est que notre logique n’est pas de contrôler pour sanctionner : notre sujet, c’est de remobiliser vers l’emploi. Car le problème n’a jamais été l’excès d’accompagnement, c’est son absence. Avant, neuf bénéficiaires du RSA sur dix étaient des laissés-pour-compte. Aujourd’hui, avec un seul point d’entrée à France Travail et un accompagnement sur-mesure, les bénéficiaires du RSA ont jusqu’à 30 % de chances supplémentaires de retrouver un emploi. Dans le Finistère, grâce à notre action conjointe avec le Département, 42 % ont retrouvé un emploi en six mois, contre 39 % au national. Il faut aller plus loin, poursuivre nos efforts, mais la dynamique est en marche.
Les organisations syndicales dénoncent une transformation qui a dégradé leurs conditions de travail. Que leur répondez-vous ?
Il n’y a pas de changement sans interrogations. Les salariés de France Travail vivent, c’est vrai, une transformation en profondeur de leurs métiers. Elle bouscule les habitudes, la façon de travailler mais elle porte ses fruits. Nous les interrogeons deux fois par an. Nous avons eu une baisse au début de la transformation mais nous avons fortement remonté depuis. Plus de 70 % se disent fiers d’appartenir à France Travail et le niveau d’engagement est de 80 %. Je continue d’aller sur le terrain et j’y entends tout, y compris ce qui fâche. La parole est libre à France Travail.
L’heure est aux économies. Des suppressions de postes sont-elles envisagées ?
Le contexte budgétaire est contraint, chacun doit prendre sa part, nous aussi. Mais notre boussole n’a pas changé : depuis deux ans, nous mesurons chacune de nos actions à l’aune de deux critères, le retour réel à l’emploi et l’efficacité économique pour les finances publiques. Concrètement, nous nous réorganisons pour renforcer l’accompagnement en agence, là où se joue notre cœur de métier. Et nous mettons l’intelligence artificielle au service des conseillers, trois heures gagnées par semaine et par conseiller, ce sont trois heures rendues aux chercheurs d’emploi.