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Un chiffre à lui seul résume le malaise : sur les 2,9 milliards d’euros d’argent public promis pour agrandir le site de Crolles, en Isère, seuls 574 millions avaient été versés fin 2025, et exclusivement à l’un des deux partenaires du projet. À la fin 2025, seul 574 M€ avaient été versés à STMicroelectronics et rien pour le fondeur américain qui n’a pour l’instant rien investi dans le projet. L’autre moitié de l’attelage, l’Américain GlobalFoundries, n’a tout simplement pas engagé sa part du chantier.
À retenir
- Une enveloppe colossale de 2,9 milliards reste coincée entre deux partenaires inégalement mobilisés
- La Cour des comptes épingle l’absence de garde-fous contractuels pour protéger l’argent public
- Les objectifs de capacité de production promis pour 2028 risquent de ne jamais voir le jour
Sommaire
- Un projet baptisé Liberty, lancé en grande pompe
- Ce que dit la Cour des comptes, trois ans et demi plus tard
- Des aides distribuées sans filet
Un projet baptisé Liberty, lancé en grande pompe
Retour en juillet 2022. Emmanuel Macron se déplace à Crolles pour annoncer, aux côtés de STMicroelectronics et de GlobalFoundries, la construction d’une extension géante du site historique isérois. Ce projet Liberty est celui porté conjointement par STMicroelectronics et l’Américain GlobalFoundries Inc. visant à construire, d’ici 2027, une usine commune de production de semi-conducteurs à Crolles sur le site de production de ST, avec en prime la création de 1 000 emplois sur place. L’ambition affichée ne manque pas de souffle : produire des wafers de 300 mm pour alimenter les industries automobile, spatiale et des télécommunications, en misant sur la technologie française FD-SOI.
Le montant du chantier a d’ailleurs gonflé au fil des annonces. Le montant de l’investissement d’abord estimé en 2022 à 5,7 milliards d’euros était passé à 7,5 milliards d’euros en 2023, soit 4,3 milliards pour GlobalFoundries et 3,1 milliards pour STMicroelectronics. Pour accompagner cet effort colossal, l’État a mis sur la table une enveloppe tout aussi vertigineuse. Le 5 juin 2023, le ministre de l’Économie de l’époque, Bruno Le Maire, dévoilait le montant de l’aide de l’État octroyée au projet : 2,9 milliards d’euros, soit 1,85 milliard pour GlobalFoundries et 1,05 milliard pour STMicroelectronics. Un montant colossal, validé par Bruxelles au titre du règlement européen sur les puces (Chips Act), qui vise à doubler d’ici 2030 la part de marché mondiale de l’Union européenne dans le secteur.
L’objectif industriel, lui, était précis : augmenter les capacités de production françaises de 620 000 plaques de silicium par an d’ici 2028. De quoi transformer Crolles en vitrine de la souveraineté technologique française. Sur le papier, tout était réuni pour un succès retentissant.
Ce que dit la Cour des comptes, trois ans et demi plus tard
Le 21 avril 2026, la Cour des comptes publie un rapport de 118 pages qui vient doucher cet enthousiasme initial. « Le montant des aides programmées entre 2018 et 2025 pour la filière des semi-conducteurs est de 8,7 Md€, ce qui représente l’un des montants les plus élevés accordés à un secteur industriel », peut-on lire dans le document. Une somme colossale, engagée dans le cadre du plan France 2030, et dont Crolles capte à elle seule une part démesurée. Le projet accapare plus de la moitié de l’enveloppe de 5,5 milliards d’euros d’investissement public prévu par l’État en cinq ans dans les semi-conducteurs.
Mais l’institution de la rue Cambon ne s’arrête pas au montant. Elle interroge la contrepartie industrielle réelle de cette générosité budgétaire. D’un côté, STMicroelectronics tient son calendrier : selon la direction de l’entreprise, le programme, pour la partie qui concerne ST, est maintenant en phase d’achèvement, avec 80 % des investissements de ST réalisés à la fin du premier trimestre 2026. Cela représente un investissement de près de deux milliards d’euros à date, qui a permis d’augmenter les surfaces de salles blanches, d’installer les équipements et de démarrer la production de composants de dernière génération.
De l’autre côté du même site, silence radio. GlobalFoundries n’a engagé aucun euro dans sa part du chantier, alors même que les fonds publics qui lui sont destinés, 1,85 milliard d’euros, restent réservés, en attente d’être décaissés au fil des jalons de construction. La Cour des comptes pointe directement cette asymétrie, allant jusqu’à réclamer une révision des objectifs affichés. Les critères d’évaluation de la stratégie électronique, dont les cibles en matière capacitaire reposent principalement sur ce projet, devront être prochainement revus pour tenir compte du report d’investissement de GlobalFoundries. Traduction : la capacité de production promise pour 2028, celle censée justifier l’ampleur de la subvention, n’est plus tenable telle quelle.
Des aides distribuées sans filet
Ce qui agace particulièrement les magistrats financiers, c’est la faiblesse des garde-fous contractuels. Contrairement à d’autres puissances industrielles, la France n’a pas verrouillé ses versements à des obligations de résultat strictes. Les contrats ne comportent que peu d’exigences en termes de production nationale ou d’emploi créé, à la différence des pratiques américaines ou japonaises. Un choix qui laisse à un partenaire industriel la possibilité de temporiser, sans que l’argent déjà engagé soit automatiquement remis en cause.
Le mécanisme de retour à meilleure fortune, censé protéger les finances publiques en cas de défaillance d’un bénéficiaire, existe bien, mais son efficacité reste théorique pour l’instant. Les clauses de clawback n’ont été introduites que récemment, sous l’impulsion européenne, pour les bénéficiaires de plus de 50 millions d’euros, et leurs effets ne se feront sentir qu’à partir de 2028. Deux ans d’attente, donc, avant que l’État ne dispose d’un vrai levier pour récupérer sa mise en cas d’échec avéré du projet. D’ici là, la Cour des comptes recommande une réforme plus structurelle du dispositif. Elle recommande de généraliser les avances remboursables dès 2026, en tenant compte de la ma[turité des projets].
Interrogée sur ces critiques, STMicroelectronics a préféré botter en touche. La direction de l’entreprise fait savoir qu’il ne lui appartient pas de commenter le rapport, préférant renvoyer vers le point d’avancement de sa propre partie du chantier. Reste une question que le rapport laisse en suspens : que devient, concrètement, la part de GlobalFoundries dans cette coentreprise si l’entreprise américaine ne se décide jamais à couler le premier béton de son côté du site ? Le fondeur, deuxième acteur mondial du secteur derrière le taïwanais TSMC, traverse depuis plusieurs années des difficultés financières qui pourraient expliquer sa prudence à engager de nouveaux capitaux en France, sans que ni l’entreprise ni l’État n’aient pour l’instant détaillé publiquement les raisons de ce blocage.
Sources : presse.economie.gouv.fr | usine-digitale.fr | clubic.com