Vous aimez notre contenu ?

Ajoutez-nous à vos
favoris Google

Un monstre de 544 tonnes qui décolle à moins de 14 mètres au-dessus des vagues, propulsé par dix réacteurs d’avion de chasse : ce n’est pas de la science-fiction, c’est le KM soviétique, l’engin le plus lourd jamais construit à voler avant l’Antonov An-225. Baptisé « Korabl Maket » (littéralement « modèle-navire ») par ses concepteurs, il a terrifié les services de renseignement américains pendant près de vingt ans avant de finir, un jour de décembre 1980, au fond de la mer Caspienne.

À retenir

  • Un ingénieur soviétique a réussi à faire décoller un navire de 544 tonnes en exploitant un principe physique méconnu
  • Les Américains ont cru à une arme secrète soviétique avant de comprendre ce qu’ils observaient
  • L’engin a disparu au fond de la Caspienne, mais son héritage technique a survécu à travers d’autres projets

Sommaire

  1. Un pari d’ingénieur devenu obsession d’État
  2. Ni tout à fait bateau, ni tout à fait avion
  3. Décembre 1980 : la fin dans le brouillard

Un pari d’ingénieur devenu obsession d’État

Tout commence dans les bureaux d’études de Gorki, aujourd’hui Nijni Novgorod, où Rostislav Alexeyev, un génie de l’hydroptère du Bureau central de conception hydrofoil, exploite le principe du « effet de sol », ce coussin d’air à haute pression piégé entre une aile et la surface qui se trouve sous elle. L’idée tient en une phrase : voler très près de l’eau, à moins d’une envergure d’aile, permet de faire chuter la traînée tout en boostant la portance, ce qui autorise le transport de charges colossales à des vitesses d’avion pour une consommation de carburant dérisoire. Séduit par le potentiel militaire du concept, capable de filer sous les radars tout en étant insensible aux mines et aux torpilles, le Kremlin ouvre grand les cordons de la bourse.

Le résultat, c’est le KM. Il affichait une masse maximale au décollage d’environ 544 tonnes et mesurait près de 100 mètres de long, plus long qu’un Boeing 747. Pour le faire décoller de l’eau, les ingénieurs alignent une rangée de dix turboréacteurs Dobrynine VD-7, deux montés à l’arrière et huit à l’avant en canard ; les huit moteurs avant s’éteignaient après le décollage, laissant les deux réacteurs arrière propulser l’engin en vol de croisière. Une architecture qui explique le vacarme assourdissant décrit par les rares témoins ayant assisté à ses essais depuis le rivage.

Sa première sortie a lieu le 16 octobre 1966, et elle porte la marque d’un geste rare dans l’aviation soviétique : Alexeyev a lui-même participé au pilotage du premier vol du KM. Un concepteur qui grimpe aux commandes de sa propre création, cela mérite d’être souligné. Avant même ce baptême de l’air, l’appareil avait été acheminé nuitamment le long de la Volga jusqu’aux terrains d’essai proches de Kaspiïsk, recouvert de bâches pour échapper aux regards indiscrets.

Ni tout à fait bateau, ni tout à fait avion

L’administration soviétique elle-même ne savait pas trop dans quelle case ranger cette bête. L’engin fut officiellement enregistré comme un navire et, avant son premier vol, une bouteille de champagne fut brisée contre son nez. Il arborait le pavillon de la marine soviétique et fut rattaché à la Marine, tout simplement parce que l’effet de sol n’est possible qu’à quelques mètres de la surface. Un porte-avions déguisé en cargo, en quelque sorte, mais confié à des pilotes issus de l’armée de l’air.

Vu du ciel, l’engin ressemblait à un avion de ligne auquel on aurait sectionné les extrémités des ailes. C’est précisément ce qui a intrigué les analystes américains. Les Américains ont découvert le Caspian Sea Monster grâce à des images satellite espion, ce qui a provoqué une certaine agitation : ils n’avaient au départ aucune idée de ce que c’était, ni de sa fonction. La CIA finit par le rebaptiser « Kaspian Monster », alors que le sigle KM ne signifiait rien de plus menaçant qu’un modeste « prototype de navire ». Pendant des années, les récits circulant dans les cercles du renseignement occidental au sujet de cet engin gigantesque étaient souvent balayés comme de la propagande soviétique exagérée, tant l’idée d’un navire de 544 tonnes filant à 500 km/h paraissait improbable.

Sur le papier pourtant, les performances étaient bien réelles. L’engin plafonnait à 500 km/h en vitesse maximale, avec une vitesse de croisière de 430 km/h et une autonomie de 1 500 kilomètres, évoluant à une altitude d’effet de sol comprise entre 4 et 14 mètres. Rasant les vagues à cette hauteur, il devenait quasiment indétectable pour les radars de l’époque, incapables de scruter sous leur propre horizon de détection. Un porte-conteneurs furtif avant l’heure, une trentaine d’années avant que le mot « furtivité » n’entre dans le vocabulaire militaire courant.

Décembre 1980 : la fin dans le brouillard

Pendant quinze ans, le KM enchaîne les essais sur la Caspienne, modifié à huit reprises au fil des campagnes de test. Mais en décembre 1980, tout bascule lors d’une manœuvre de décollage. L’appareil s’est écrasé en mer Caspienne alors qu’il tentait de décoller sans être à pleine puissance. Une erreur humaine, banale en apparence, mais fatale pour un engin de cette masse évoluant à si faible hauteur : le moindre écart d’assiette suffit à faire toucher l’eau à une aile ou à la coque.

Il n’y a heureusement aucune victime. Mais le mastodonte est perdu. Une tentative de récupération a été menée, mais l’appareil s’est brisé durant les opérations de relevage. Trop lourd, trop fragile une fois endommagé : impossible de le hisser hors de l’eau sans le disloquer davantage. Il finit par sombrer, et repose depuis, quelque part au fond de la Caspienne, à un emplacement que même les chercheurs les plus acharnés n’ont jamais réussi à localiser précisément avec certitude, faute d’archives accessibles.

Le KM n’aura jamais eu de successeur identique, aucun autre exemplaire n’a été construit. Mais son héritage technique irrigue le programme suivant, le Lun-class, un ekranoplan militaire armé de missiles antinavires, dont l’unique exemplaire opérationnel a servi dans la marine soviétique puis russe avant d’être désarmé à la fin des années 1990. Aujourd’hui échoué sur une plage du Daghestan, transformé en attraction touristique insolite, ce successeur rappelle qu’un temps, l’URSS a cru pouvoir faire voler des navires entiers à ras des vagues. Le rêve n’a jamais vraiment décollé à grande échelle, mais il aura laissé, au fond de la Caspienne, l’une des carcasses les plus extraordinaires de toute l’histoire de l’aéronautique.