Vous aimez notre contenu ?
Ajoutez-nous à vos
favoris Google
Trois kilomètres. C’est la distance que la ville de Kiruna, dans l’extrême nord de la Suède, est en train de parcourir depuis les années 2010, bâtiment par bâtiment, plutôt que de voir sa mine de fer fermer ses portes. Pas de démolition, pas de reconstruction à l’identique ailleurs : les Suédois ont choisi de soulever leurs édifices d’un seul bloc, de les charger sur des remorques géantes, et de les transporter jusqu’à un nouveau centre-ville bâti sur un sol jugé stable. Un choix qui paraît insensé, jusqu’à ce qu’on comprenne ce qu’il y a sous les pieds des habitants.
À retenir
- Une ville suédoise minière entière doit se déplacer pour que l’exploitation puisse continuer
- Une église historique de 672 tonnes a voyagé en une seule pièce sur plus de 5 kilomètres
- Ce chantier colossal s’étalera sur plusieurs décennies et pourrait redessiner l’avenir énergétique de l’Europe
Sommaire
- Une ville née sur un gisement qui la dévore
- Une église de 672 tonnes déplacée en une seule pièce
- Un chantier qui n’en est qu’à la moitié de son histoire
Une ville née sur un gisement qui la dévore
Kiruna a été fondée en 1900, littéralement construite au-dessus d’un des plus gros filons de fer d’Europe. La mine a été ouverte en 1899, dans un gisement issu du bouclier scandinave. Pendant plus d’un siècle, l’exploitation minière a fait la prospérité de la commune, portée par l’entreprise publique LKAB. Mais ce même sous-sol qui a fait vivre la ville a fini par la menacer directement.
À force de creuser toujours plus profond, les galeries souterraines ont commencé à fragiliser le terrain en surface. En 2004, l’exploitant minier a annoncé que le développement de la mine menaçait l’intégrité structurelle de tout le centre-ville de Kiruna et de ses bâtiments, et que pour que la mine puisse encore s’étendre, 23 000 personnes, leurs maisons et diverses entreprises devront être progressivement déplacées. Un choc pour une localité qui compte aujourd’hui autour de 18 000 habitants. Or la loi suédoise ne laisse aucune marge de manœuvre à l’industriel : la législation suédoise interdit aux compagnies minières d’exploiter sous des zones habitées, et LKAB n’a pas le droit de creuser sous des bâtiments occupés. Fermer la mine aurait tué l’économie locale. Il ne restait qu’une solution, aussi radicale que logique sur le papier : vider le sous-sol de sa ville, littéralement, en déplaçant les habitants et leurs bâtiments plus loin.
Le nouvel emplacement n’a pas été choisi au hasard. La ville développe aujourd’hui un nouveau centre-ville situé à environ trois kilomètres à l’est de son emplacement d’origine, afin de permettre la poursuite de l’activité minière. Ce nouveau centre-ville a été officiellement inauguré en septembre 2022, avec sa mairie, ses commerces, ses logements flambant neufs. Une mairie flambant neuve à trois kilomètres de l’ancienne : voilà à quoi ressemble, concrètement, le sauvetage d’une ville minière au XXIe siècle.
Une église de 672 tonnes déplacée en une seule pièce
Le symbole le plus spectaculaire de ce chantier reste l’église de Kiruna, la Kiruna Kyrka. Construite entre 1909 et 1912 par l’architecte Gustaf Wickman, elle mêle inspiration néogothique et influences samies, un choix qui rendait sa démolition impensable. Le bâtiment n’a rien d’anodin dans le patrimoine suédois : un sondage national réalisé en 2001 l’a même sacrée « meilleur bâtiment jamais construit avant 1950 » en Suède.
Plutôt que de la raser, LKAB a préféré la déménager entière. L’entreprise a décidé de déplacer la Kiruna Kyrka, une imposante église luthérienne suédoise de 672 tonnes datant de 1912, en une seule pièce. L’opération, spectaculaire, a mobilisé des moyens dignes d’un chantier industriel : l’édifice de 672 tonnes a quitté son emplacement historique, hissé sur un convoi spécial équipé de 224 roues. La vitesse de croisière ? À peine celle d’un piéton pressé. L’église a été déplacée très lentement, entre 500 mètres et 1 km/h, le long d’un itinéraire d’environ 5 km, vers le nouveau centre-ville. La route suivie par le convoi, plus longue que la ligne droite qui sépare les deux centres-villes, a nécessité des aménagements spécifiques pour absorber le poids et la fragilité du bâtiment.
L’événement a pris des allures de fête nationale. Cette opération logistique a suscité un vif intérêt, avec plus de 10 000 personnes attendues dans les rues de la ville, qui compte 18 000 habitants. Le tout retransmis en direct à la télévision suédoise, dans la veine de la « slow TV » scandinave, ce genre télévisuel qui filme sans coupure des trajets interminables. Le roi Carl XVI Gustaf lui-même s’est déplacé pour l’occasion. On mesure ici l’attachement suédois au patrimoine : personne n’a envisagé sérieusement de sacrifier l’édifice pour gagner du temps ou de l’argent.
Un chantier qui n’en est qu’à la moitié de son histoire
Ce déménagement géant n’est ni improvisé, ni terminé. Environ deux douzaines de bâtiments ont déjà été déplacés et un nouveau centre-ville a été établi, incluant 23 monuments culturels déjà déplacés, permettant de poursuivre l’exploitation minière tout en préservant le patrimoine architectural de la ville. Certaines constructions ont voyagé d’un bloc sur des remorques ; d’autres, trop fragiles ou trop volumineuses, ont été démontées puis reconstruites pierre par pierre, planche par planche, à l’identique.
Le calendrier, lui, s’étale sur des décennies. Ces opérations de relocalisation ont débuté il y a près de vingt ans, et devraient se poursuivre au moins jusqu’en 2035. des enfants nés au moment du lancement du projet dans les années 2010 pourraient avoir des enfants à leur tour avant que le dernier camion de déménagement ne soit rangé. Un rythme qui s’explique par la prudence : chaque bâtiment patrimonial nécessite une étude sur mesure avant d’être touché.
L’enjeu économique, loin de s’essouffler, prend même une nouvelle dimension. LKAB a annoncé en 2023 avoir découvert le plus grand gisement connu de terres rares d’Europe, juste à côté de la mine de Kiruna, des matériaux stratégiques pour les batteries de véhicules électriques et l’indépendance industrielle du continent face à la Chine. Ce sous-sol, qui obligeait déjà toute une ville à faire ses valises pour du fer, s’annonce désormais comme une pièce clé de la souveraineté énergétique européenne. Il ne reste plus qu’à voir combien de rues, de maisons et de clochers suivront encore le même chemin, trois kilomètres à la fois, d’ici 2035.
Sources : presse-citron.net | lacinquieme.tg