Au tribunal correctionnel de Paris,
La soumission par la drogue, l’alcool, l’affection, l’emprise. Le schéma du « Rat », comme il s’est lui-même surnommé, se répète femme après femme. A la barre, les témoignages des victimes de Sahbi Boukraia se ressemblent dans l’horreur qu’elles ont subie aux côtés de leur proxénète. Il est jugé jusqu’à jeudii par la 14e chambre du tribunal correctionnel de Paris pour proxénétisme aggravé, traite d’êtres humains et association de malfaiteurs.
Le schéma se répète : à chaque fois, une approche bienveillante. « Il vous encense », il met en confiance, pour mieux rabaisser derrière. « C’est l’emprise psychologique », résume Léa*. Elle est sa première victime connue. Elle n’avait que 21 ans, et lui 36, quand ils se sont rencontrés dans une soirée parisienne en 2017. Originaire du sud, elle commence sa vingtaine un peu perdue dans la capitale qu’elle ne connaît pas. Il la prend sous son aile. « Je le trouve très charmant, on sort ensemble, il a beaucoup d’assurance, il est très intelligent, très malin, je lui fais confiance, il a 15 ans de plus que moi », raconte la jeune femme au visage encore enfantin et aux longs cheveux noirs.
Addictions, emprise et soumission
Rapidement, il lui parle d’une manière rapide et facile de faire de l’argent : la prostitution. Noyée dans l’alcool, la fête, la cocaïne, elle ne se pose pas davantage de questions. Elle commence à voir des clients, c’est le « Rat » qui garde l’argent. Léa démissionne de son poste d’assistante commerciale. Il est impossible de cumuler les deux activités en plus des soirées quotidiennes. Même chose pour la plaignante qui lui succède à la barre. Samira* veut devenir esthéticienne et monter son salon quand elle croise le chemin de Sahbi Boukraia sur une application de rencontre en 2020. Pour mettre de l’argent de côté, son petit copain lui propose une solution simple : des séances de domination BDSM.
La voix tremblante, les deux femmes racontent l’emprise, l’addiction de plus en plus fort à la cocaïne, à l’alcool. Léa a perdu 10 kg sur les 50 qu’elle faisait au départ. Samira consommait jusqu’à un gramme de cocaïne et une bouteille d’alcool par jour. Une manière de se donner de l’assurance pendant les passes qui pouvaient durer jusqu’à six heures. De se donner du courage pour pénétrer des hommes qu’elle ne connaissait pas. Uriner sur eux ou dans des flûtes de champagne. Avoir « des relations hard avec des gens tordus », comme l’a confessé lui-même le prévenu la veille.
Sous le regard soutenu, noir, sans une once de regret, de leur proxénète, elles trouvent le courage de poursuivre leur témoignage pour « qu’il soit condamné », répond Léa au tribunal. Car en plus de la drogue, de l’alcool, il y avait l’emprise psychologique. Et les menaces. Pour ne pas qu’elles partent, il pouvait devenir violent, menacer Léa de lui lancer « de l’acide au visage pour [la] défigurer ». Samira a subi les coups, les cris, les insultes. Jusqu’à une tentative d’étouffement sous un oreiller dont elle a pu s’échapper en le griffant et lui arrachant une prothèse de dent. Léa a pensé au suicide, « tous les matins » en se réveillant.
Un « serial proxénète »
Lui dément. La veille, il assurait n’avoir jamais forcé qui que ce soit à travailler et expliquait que « personne n’était indispensable à personne ». Il explique son implication par sa cupidité tout en accusant « toutes les filles qui étaient avec moi [d’être] cupides, même plus que moi. » Mais Léa n’a jamais, ou presque, touché le fruit de son travail forcé.
On n’aura jamais la version du prévenu sur son histoire personnelle, car son avocate lui a « formellement » déconseillé de répondre à toutes questions la concernant. Il faut dire que c’est la seule qui raconte avoir été forcée d’avoir des relations « traditionnelles » de prostitution, avant d’être aussi initiée aux actes BDSM. « Il me disait que ma chatte était un fonds de commerce, qu’il fallait que j’en prenne soin », se souvient-elle à la barre.
En écoutant son témoignage, Samira est confrontée à une certitude : « J’ai été chassée, recrutée, formatée, utilisée. C’est un serial proxénète, il laisse des cadavres derrière lui, tout ce qui lui importe c’est l’argent. Il puise toute l’énergie vitale puis il passe à la suivante. » Elles ont finalement réussi à s’en sortir. Léa grâce à sa mère qui est venue la chercher. La sauver. Samira, c’était après la mort de la sienne qui l’a laissée dans « un tel état psychologique » qu’elle ne pouvait plus travailler. Sahbi Boukraia a lui été interpellé en 2024 ce qui a mis un terme à toutes ses activités de proxénétisme mais ce qui n’a pas rassuré ses victimes, toujours terrifiées à l’idée d’une future vengeance. Il risque jusqu’à dix ans d’emprisonnement et plusieurs millions d’euros d’amende.
*Le prénom a été changé.