À Lviv, dans l’ouest de l’Ukraine, loin du front, des centaines
de blessés apprennent chaque mois à remarcher ou à ressaisir un
objet grâce à des prothèses bioniques. Depuis l’invasion russe de
février 2022, le pays doit soigner un nombre d’amputés sans
précédent en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Selon le
ministère ukrainien de la Santé,
environ 20 000 personnes avaient besoin d’une prothèse en avril
2024, un chiffre en hausse constante à mesure que la guerre se
poursuit.

Pour répondre à cette urgence, des cliniques comme Superhumans et
Unbroken, ainsi que des start-up comme Esper Bionics, se sont
développées à Lviv à une vitesse inédite. En trois ans, la ville a
accumulé une expérience clinique et technologique qu’aucun pays en
paix n’aurait pu réunir aussi rapidement. Le phénomène n’est pas
figé : les besoins continuent d’augmenter et les centres ajustent
sans cesse leurs méthodes.

Un secteur né dans l’urgence

Le centre Superhumans a ouvert en avril 2023 à Vynnyky,
près de Lviv, un an seulement après sa conception par
l’entrepreneur Andrey Stavnitser, son associé Philipp Grushko et la
directrice Olga Rudneva. Financé par des dons internationaux, dont
16,3 millions de dollars de la fondation Howard G. Buffett, il
propose gratuitement prothèses, chirurgie reconstructrice et suivi
psychologique. De son côté, le centre Unbroken, intégré à l’hôpital municipal de Lviv,
est né d’un atelier mobile installé dès 2022, avant de s’agrandir
grâce au soutien du gouvernement allemand et de l’agence GIZ.

Unbroken a rééduqué plus de 11 000 personnes depuis février 2022
et fabriqué 215 prothèses dès sa première année d’activité, dont
six mains bioniques. Une douzaine de prothésistes y travaillent aux
côtés de chirurgiens et de kinésithérapeutes. À Kyiv, la start-up
Esper Bionics fabrique elle-même sa main robotique. Elle se compose
d’environ 600 pièces pour un poids proche de 500 grammes, et en a
déjà fourni plus de quatre-vingts à des vétérans ukrainiens.

Ce que ces prothèses changent déjà

Ces technologies transforment concrètement le quotidien des
patients. Une prothèse bionique capte les signaux électriques des
muscles restants pour reproduire des gestes fins, comme saisir un
objet ou tenir un stylo. Alors qu’une prothèse mécanique classique
ne permet qu’un mouvement basique. Mais cette avancée a un coût :
entre 20 000 et 120 000 dollars pour un modèle bionique complexe.
Contre 800 à 2 700 dollars pour une prothèse conventionnelle, selon
les données communiquées par les
centres.

Cette expertise reste toutefois fragile et provisoire. Antonina
Kumka, citée par New Scientist, cofondatrice
de l’initiative Protez Hub et ancienne conseillère du gouvernement
ukrainien, rappelle qu’à l’époque soviétique, un amputé de la
guerre d’Afghanistan ne recevait qu’une planche à roulettes en bois
pour se déplacer. Le contraste avec l’offre actuelle illustre les
progrès accomplis. Mais les centres manquent encore de prothésistes
qualifiés. Un manque que plusieurs programmes internationaux,
calqués sur les standards de l’ISPO, tentent de combler.

Une expertise appelée à essaimer

Les centres ukrainiens nouent des partenariats avec des
fabricants établis, comme l’allemand Ottobock ou l’islandais Össur,
mais aussi avec des équipes étrangères venues transmettre leur
savoir-faire. Cette circulation des compétences pourrait, à terme,
profiter à d’autres pays confrontés à des besoins massifs en
prothèses, qu’il s’agisse de zones de conflit ou de catastrophes
naturelles.

Le secteur ukrainien de la prothèse reste toutefois façonné par
une nécessité tragique : le nombre de blessés continue de croître
avec la poursuite des combats et la présence de mines sur une
grande partie du territoire. Les centres eux-mêmes le reconnaissent
: leur savoir-faire n’a de sens que s’il permet, un jour, de
répondre à des besoins qui, ailleurs, resteront heureusement plus
rares.