Un grain de beauté qui change, un doute qui s’installe… mais aucun dermatologue disponible avant avril 2027. Face au risque de cancer de la peau, et notamment de mélanome, mieux vaut pourtant faire examiner rapidement une lésion suspecte : plus le cancer est détecté tôt, meilleur est le pronostic. Et si votre kiné ou votre infirmière était le premier à tirer la sonnette d’alarme ? Face à la pénurie de dermatologues, de plus en plus de professionnels de santé se forment au repérage des lésions suspectes.

« Des patients nous demandent parfois ce qu’on pense d’un grain de beauté qui évolue », témoigne Xavier Font, kinésithérapeute à Narbonne et vice-président de l’URPS MK (Union Régionale des Professionnels de Santé libéraux Masseurs-Kinésithérapeutes) d’Occitanie. « Il arrive qu’ils nous en parlent car on les voit régulièrement et sur de longues périodes. »

Téléexpertise avec un dermato

Le kinésithérapeute est à l’initiative d’une expérimentation menée depuis un an dans sa région. Grâce à un dermatologue, l’URPS MK d’Occitanie a formé un kiné par département, soit 13 au total, à la détection de lésions suspectes. Résultat : sur les 35 actes de repérage réalisés depuis un an, quatre carcinomes et deux mélanomes nécessitant une prise en charge ont été décelés, selon l’organisation. « Les kinés vont faire du dépistage opportuniste, dans leur propre patientèle », explique Xavier Font.

Avec l’aide financière de l’ARS, chaque kiné formé a été équipé d’un dermatoscope, sorte de mini-microscope permettant d’avoir une image nette. En cas de lésion suspecte, il transmet les images à un médecin généraliste formé en dermatologie ou à un dermatologue via une plateforme sécurisée. Seul ce dernier peut poser un diagnostic. Pour chaque téléexpertise, le kiné perçoit 10 euros, contre un peu plus du double pour le médecin.

Le risque de surcharger les médecins d’images

Les infirmiers s’y mettent aussi. En effectuant un pansement, un bandage ou une toilette, ils peuvent repérer une anomalie cutanée, comme un changement de couleur ou de forme d’une lésion. « S’il y a bien une profession qui voit les gens tous nus, c’est nous », résume en rigolant Diane Braccagni, présidente de l’Organisation nationale des syndicats d’infirmiers libéraux (Onsil) et infirmière libérale dans le Perche.

« La formation n’est pas obligatoire mais c’est une question de conscience professionnelle, souligne l’infirmière qui pratique la téléexpertise dermato depuis trois ans. L’idée est de ne surtout pas surcharger les médecins avec des photos de lésions tout à fait bénignes. »

Des outils d’intelligence artificielle

Afin d’aider les professionnels de santé à différencier lésions bénignes et suspectes, des dispositifs couplant dermatoscope, application d’intelligence artificielle et téléexpertise ont émergé. La Société française de dermatologie a appelé à la vigilance sur ces dispositifs. Certains patients auraient été faussement rassurés par les résultats délivrés, entraînant des retards de diagnostic.

Plus globalement, la téléexpertise ne séduit pas tous les professionnels de santé. « Je l’utilise pour les problèmes de peau qui ne mettent pas en jeu la vie du patient car je peux délivrer le traitement prescrit », estime Eric Myon, secrétaire général de l’Union des pharmacies groupées de France (UPGF). En téléexpertise, les médecins peuvent se trouver aux quatre coins de la France. « Si l’un d’entre eux diagnostique un mélanome ou un carcinome et qu’il n’y a pas de dermatologue disponible rapidement dans mon secteur, je fais quoi ? », s’interroge le pharmacien.

Un problème d’autant plus important que l’image seule ne permet pas toujours de trancher. En cas de suspicion de cancer de la peau, un prélèvement suivi d’un examen anatomopathologique peut être nécessaire pour confirmer le diagnostic.

Un « maillage local » à privilégier

Dans son officine du 8e arrondissement de Paris, Eric Myon a opté pour une autre solution : créer un « maillage local ». Après de longues recherches, il a trouvé un médecin généraliste vers qui diriger les personnes qui se posent des questions quant à une lésion cutanée. Le médecin s’est engagé à voir ces patients sous 15 jours. Et si ce dernier a un doute, il contactera un onco-dermatologue qui a lui aussi assuré prendre rapidement ces patients.

Un travail en équipe que privilégie également la présidente de l’Onsil. « A la rentrée, avec mon équipe de soins primaires composée d’un pharmacien, un médecin, un kiné et une infirmière, nous allons faire des journées de dépistage, se réjouit Diane Braccagni. On va essayer de s’équiper d’un dermatoscope et inviter les patients qui ont un doute à venir. »