Le guitariste d’Interpol a commencé par rappeller, en français dans le texte, à quel point son histoire personnelle reste liée à la France. Daniel Kessler a grandi dans l’Hexagone entre 5 et 11 ans, au point, raconte-t-il avec humour, d’être arrivé sans parler français et d’en être reparti en ne parlant presque plus anglais. Une trajectoire qui dit aussi quelque chose d’Interpol, groupe new-yorkais à l’identité largement ouverte sur l’Europe. Il vit aujourd’hui entre Barcelone et New York, tandis qu’un autre membre du groupe est installé à Berlin. Une dimension cosmopolite qui nourrit l’image d’un groupe américain souvent perçu comme très européen.
Pour autant, Daniel Kessler nuance cette lecture. Selon lui, ce sont surtout les critiques qui ont insisté sur les filiations britanniques d’Interpol. À ses yeux, le groupe ne s’est jamais construit en théorisant ses références. Au départ, les membres avaient des goûts différents, mais trouvaient un terrain commun dans le fait de jouer ensemble. S’il reconnaît que des influences multiples traversent leur musique, il insiste sur un point : elles viennent de partout, sans programme précis ni volonté d’imiter une scène en particulier.
Un album ancré dans la vie moderne
Au cours de l’entretien, Marjorie Hache s’est arrêtée sur la pochette de This Mirror Weighs a Ton, qui montre un chandelier dont les branches sont remplacées par des caméras de surveillance. Une image forte, immédiatement adoptée par le groupe. Daniel Kessler explique que les paroles écrites par Paul Banks abordent notamment des thèmes liés à l’intelligence artificielle, à la politique et plus largement à la vie moderne. Mais au-delà même des textes, cette image s’est imposée comme une évidence esthétique.

Interpol « This Mirror Weighs a Ton »
Crédit : Interpol
Pour le guitariste, cette pochette résume parfaitement l’époque. Il y voit une représentation directe du présent, d’un monde saturé de surveillance, où tout semble observé, capté, enregistré. C’est précisément pour cela que le visuel a convaincu tout le groupe : il concentre en une seule image l’atmosphère générale du disque et son inscription dans les tensions contemporaines.
« See Out Loud », l’essence d’Interpol
Daniel Kessler a également raconté la naissance de See Out Loud, l’un des morceaux du nouvel album. Il explique qu’il s’agit de l’une des premières chansons écrites pour ce disque, et même de la toute première qu’il a composée avant d’envoyer une démo à Paul Banks. La réponse a été immédiate. Très vite, le morceau a pris forme lorsque les musiciens se sont retrouvés ensemble en studio.
À ses yeux, cette chanson porte quelque chose de très familier dans le son d’Interpol. Elle s’inscrit dans une continuité identifiable, tout en participant au mouvement d’évolution plus large de l’album. Kessler la décrit comme une chanson profondément représentative du groupe, presque une forme d’essence Interpol, là où d’autres titres explorent davantage de nouvelles directions.
Le retour à New York, plus qu’une influence, un contexte
Marjorie Hache a aussi évoqué l’idée d’un album-hommage à New York. Daniel Kessler confirme surtout qu’il s’agit du premier disque enregistré dans la ville depuis plus de dix ans. Pour le groupe, revenir là-bas a compté. Être à New York, écrire sur place, enregistrer sur place, retrouver des rues familières : tout cela a forcément accompagné la création.
En revanche, le musicien reste prudent sur l’idée d’une influence directe et mesurable de la ville dans les chansons elles-mêmes. Il préfère parler d’un contexte, d’une présence, d’une ambiance. New York n’est pas forcément un sujet explicite du disque, mais elle a constitué un décor vivant, presque organique, dans lequel l’album a pu prendre forme.
Des influences américaines plus que britanniques
Concernant ses influences revendiquées, Daniel Kessler. prend de nouveau ses distances avec l’idée d’un Interpol uniquement héritier du post-punk anglais. En citant Fugazi, il affirme au contraire que ses racines personnelles plongent très fortement dans le post-punk et le hardcore américains. Il va même jusqu’à dire que Fugazi est probablement le groupe qui l’a le plus influencé au monde.
Kessler cite aussi Bad Brains, groupe fondateur à ses yeux, presque inventeur du hardcore, qu’il a découvert dans le contexte de Washington D.C., où il a vécu après son départ de France. Cette scène l’a profondément marqué par son énergie, sa vitesse et sa radicalité. Quant à The Clash, autre référence majeure, il admire chez eux leur capacité à mêler rock, reggae et dub avec un naturel total, sans jamais donner l’impression de forcer le trait. Ce qu’il retient avant tout, c’est une forme de vérité.
Une tournée avec Bloc Party sous le signe des retrouvailles
L’entretien a aussi permis d’aborder la tournée commune à venir avec Bloc Party. Daniel Kessler rappelle que les deux groupes avaient déjà partagé l’affiche il y a une vingtaine d’années, à l’époque du deuxième album d’Interpol et juste avant la sortie de Silent Alarm. Il garde de cette période un souvenir très fort et très joyeux. Lorsque l’occasion de repartir ensemble s’est présentée, le groupe n’a donc pas hésité.
Cette tournée s’inscrit aussi dans une réflexion plus large sur la longévité. Kessler évoque avec admiration The Cure, qu’il venait de voir à Rock en Seine, saluant notamment la voix de Robert Smith, qu’il juge impressionnante. Il cite également Deftones, avec qui Interpol a tourné récemment en Australie. À travers ces exemples, il dit son respect pour les groupes capables de durer sans perdre leur intensité sur scène.
Une époque devenue nostalgique
Marjorie Hache a enfin interrogé Daniel Kessler sur le retour esthétique des années 2000, entre nostalgie indie sleaze et résurgence du skinny jean chez les plus jeunes générations. Le guitariste se dit surpris par ce regain d’intérêt. À l’époque, explique-t-il, personne n’imaginait vraiment que cette période deviendrait un jour un objet de fascination ou de réappropriation culturelle.
Il observe cela avec amusement, mais aussi avec une forme d’étonnement sincère. Voir de nouvelles générations se passionner pour les codes visuels et musicaux de cette époque lui paraît presque irréel. Une preuve supplémentaire, peut-être, que l’univers d’Interpol continue de traverser les années sans perdre son pouvoir d’attraction.
Des découvertes et une envie intacte
Au fil de la conversation, Daniel Kessler a aussi partagé plusieurs coups de cœur plus récents, parmi lesquels Model/Actriz, qu’il décrit comme un groupe de scène impressionnant, capable de donner envie de monter jouer à son tour chaque soir. Il a également cité Dagmar Zuniga, dont il aime la délicatesse, ainsi que Colleen, artiste qu’il suit depuis plus de vingt ans et qu’il considère comme une musicienne majeure à découvrir.
Enfin, en conclusion, Kessler est revenu sur un autre morceau du nouvel album, marqué selon lui par une tonalité mélancolique et pop, mais aussi par une petite nouveauté importante dans l’histoire du groupe : c’est la première fois qu’il y joue de la guitare acoustique. Un détail qui résume assez bien l’état d’esprit d’Interpol aujourd’hui : rester immédiatement identifiable, tout en continuant à déplacer légèrement ses lignes.
L’équipe de l’émission vous recommande
Lire la suite
Ne laissez pas Google décider de vos sources.