Par
Mathieu Charré
Publié le
6 sept. 2026 à 7h28
Imaginer l’avenir, les pieds dans l’eau. En cette année 2026 marquée par les canicules successives, à Rouen et ailleurs, un sujet refait surface : la « baignabilité » de la Seine. Est-il envisageable de revoir bientôt les Seinomarins plonger dans leur fleuve pour se rafraîchir ? On fait le point.
Se baigner dans la Seine, une pratique historique
C’est un sujet remis au goût du jour au gré des vagues caniculaires qui ont émaillé l’été. À l’instar du collectif Seine Vivante 76, certains acteurs locaux veulent penser un retour à la baignade dans la Seine, pour refermer une longue parenthèse d’interdiction qui dure depuis plus d’un siècle.
« Ça va dans le sens de l’histoire », assure Cédric Fisson, chargé de mission Qualité de l’eau au sein du GIP Seine-Aval, une structure publique qui fait le lien entre scientifiques et gestionnaires de l’eau (la Métropole, la Région, Haropa etc.) pour acquérir, transmettre et valoriser des informations dans le domaine environnemental concernant l’estuaire de la Seine, depuis le barrage de Poses jusqu’à la baie de Seine.
On s’est longtemps baigné dans la Seine, et ça revient, à Paris notamment. Il y a une lame de fond de réappropriation de l’environnement et des cours d’eau pour de l’usage récréatif, ludique.
Cédric Fisson
Chargé de mission ‘Qualité de l’eau’ au GIP Seine-Aval
À Paris en effet, la baignade est à nouveau permise dans la Seine, dans certaines zones délimitées et surveillées. Peut-on l’envisager dans la métropole rouennaise ? Plusieurs critères entrent en compte dans cette question.
Des enjeux de sécurité et de qualité de l’eau
Le premier d’entre eux est la sécurité. « Se baigner dans un fleuve, c’est dangereux, explique Cédric Fisson. Il y a des courants, des profondeurs, de la navigation… Cela nécessite l’aménagement de sites dédiés, surveillés, et compatibles avec les autres usages de la Seine, comme la navigation, le commerce etc. »
Le deuxième critère est celui de la salubrité de l’eau. Peut-on se plonger dans la Seine sans craindre pour sa santé ? Selon le GIP Seine-Aval, deux types de pollution sont à distinguer. La pollution chimique (hydrocarbures, métaux, pesticides etc.) ne présente a priori pas de problématique pour une baignade occasionnelle dans la Seine. « Si on se trempe dans la Seine une heure de temps en temps, il n’y a pas de questionnement. »
Il n’en va pas de même avec la pollution microbiologique. À savoir les germes issus des stations d’épuration, des toilettes des péniches ou des maisons en bord de Seine déversées dans l’eau… « Ces apports peuvent poser problème, selon Cédric Fisson. On a peu de données, mais les suivis environnementaux montrent que globalement, selon les périodes, ces contaminants sont plus ou moins dans les clous. »
Des données insuffisantes mais encourageantes
Lorsqu’une eau est baignable, c’est l’ARS qui se charge d’un suivi microbiologique plus poussé. Aujourd’hui, les données récoltées par la recherche scientifique ne seraient pas suffisantes, mais permettent de voir que les deux polluants contrôlés en cas de baignade, l’E. Coli et les entérocoques, sont régulièrement à des seuils acceptables pour se baigner, notamment l’été quand il ne pleut pas.

Les données compilées par le GIP Seine-Aval. (©Graphique transmis)
Sur le graphique transmis par le GIP Seine-Aval, on peut voir que les données pour ces deux polluants durant l’été, entre juin et août (les points noirs), sont régulièrement de qualité moyenne voire bonne depuis 2008, particulièrement pour les entérocoques. Les contrôles devraient être plus poussés en cas d’ouverture à la baignade, mais le terrain semble propice.
On n’a pas de données avec la bonne fréquence réglementaire pour savoir si c’est baignable ou pas, mais ce qu’on observe laisse à penser qu’on est dans l’ordre de grandeur adéquat. Il y a 20 ans c’était niet, la question ne se posait même pas, aujourd’hui elle est légitime.
Cédric Fisson
Chargé de mission ‘Qualité de l’eau’ au GIP Seine-Aval
Une question aussi politique
La question mérite donc d’être posée, à condition qu’elle rencontre une volonté politique de prendre le sujet en mains. À Rouen, ce rôle a été endossé par Adrien Naizet, adjoint à la mairie chargé de la rive gauche et l’île Lacroix. « Cet été 2026 a rappelé l’importance d’adapter nos villes pour créer des îlots de fraîcheur. Pour cela, quoi de mieux que se baigner ? », interroge l’élu.
À l’heure actuelle, le dossier est encore prospectif pour la Ville de Rouen, qui n’a pas de calendrier défini. Cet été, en sus d’une série de vidéos qu’il a postées sur ses réseaux sur ce sujet, Adrien Naizet est allé voir si l’eau est moins verte dans les autres villes où la baignade est déjà possible. Paris, Bâle, Berne, Zurich… les exemples sont nombreux en Europe de l’ouest.
Une question d’acceptabilité culturelle
Ce travail prospectif a selon lui fait émerger une troisième problématique, en plus de la sécurité et la qualité de l’eau : la « culture » de la baignade urbaine. « Ce n’est pas pareil que d’aller à la piscine, il y a beaucoup de réticences, de commentaires négatifs du type ‘jamais de la vie, l’eau est dégueulasse, polluée’… Cette culture ne se décrète pas, il faut y travailler. »
Un constat partagé par Cédric Fisson. « Ailleurs, le retour d’expérience montre que ce n’est pas la qualité de l’eau qui est bloquante, mais plutôt l’aménagement, le conflit d’usage, et l’acceptabilité d’avoir des gens en maillot en centre-ville. On voit bien sur Paris qu’il y avait une grosse levée de boucliers avant que ce soit mis en place. L’acceptabilité sociale passera par l’exemple. »
À Paris, l’exemple des JO 2024 puis l’ouverture à la baignade ont participé à changer les mentalités. En juillet 2026, plus de 70 000 personnes se sont jetées à l’eau. À Rouen, un événement comme l’Armada pourrait-il jouer ce rôle l’an prochain ? Au bassin Camille Claudel, la baignade est déjà « à vos risques et périls », et non interdite. Un premier pas vers une rappropriation de l’eau en ville.
Des lieux déjà identifiés à Rouen ?
Alors si les données semblent compatibles, et si le personnel politique s’intéresse au sujet, à quel horizon peut-on espérer piquer une tête à Rouen ? Pour l’heure, aucun calendrier n’est envisagé, mais quelques pistes émergent. En 2028, les travaux pour refaire les berges de l’île Lacroix doivent démarrer, et déboucher sur l’installation d’une « cale d’ornement » côté rive droite, entre les pont Pierre Corneille et Mathilde, dans la continuité du Jardin Jeanne Barret. Pourquoi pas imaginer un lieu de baignade à cet endroit, dans l’eau du bras du Pré au Loup ?
Aucune annonce officielle ne sera faite pour l’instant, tant le « calendrier est encore flou, selon Adrien Naizet. Cependant on ne parle pas d’une lubie, mais bien d’un constat, d’un besoin d’avoir des points de fraîcheur dans des villes durablement plus chaudes. » Au-delà de cette problématique, repenser le rapport à la Seine peut aussi améliorer le destin des « baigneurs non humains » comme les appelle Cédric Fisson. Une raison de plus de se tourner vers l’eau de la Seine.
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