Quatre personnes sont jugées du 7 au 25 septembre à Paris après la mort de l’ancien international argentin. Il y a quatre ans et demi, il a été tué après une soirée marquée par une bagarre, des tirs et une traque dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés.
La fin de soirée approche au Mabillon, bar tendance du VIe arrondissement de Paris. Le tintement des verres se mêle aux éclats de voix. L’établissement s’apprête à fermer, le 19 mars 2022. Deux groupes que tout oppose mais dont un visage n’est pas inconnu du grand public sont attablés à quelques mètres l’un de l’autre. D’un côté, Romain Bouvier, 31 ans, et Loïk le Priol, 27 ans, deux membres de l’ultradroite, sympathisants du GUD (Groupe union défense), dissous en juin 2024. De l’autre, l’Argentin Federico Martin Aramburu, 42 ans, ex-rugbyman international, et son ancien coéquipier âgé de 38 ans, Shaun Hegarty. Une rixe éclate sur la terrasse du boulevard Saint-Germain, artère huppée de la capitale. S’ensuivent une course-poursuite, deux scènes de tirs, dix détonations et un mort : le double champion de France de rugby en 2005 et 2006, Federico Martin Aramburu.
La cour d’assises de Paris ouvre ses portes lundi 7 septembre pour juger Loïk Le Priol pour assassinat. Il plaide la légitime défense. Son ami Romain Bouvier, justifiant des tirs « dissuasifs vers le sol » – une version contestée par la vidéosurveillance –, est lui jugé pour complicité de tentative d’assassinat. La compagne du premier, Lyson R., et l’ami du second, Anthony S., sont également convoqués sur le banc des accusés. La jeune femme, présente le soir des faits et alors âgée de 24 ans, comparaît pour complicité d’assassinat. L’ami de Romain Bouvier, 37 ans, est pour sa part mis en cause pour recel de malfaiteur et soustraction d’objet en vue de faire obstacle à la manifestation de la vérité. Franceinfo revient sur le déroulé de cette nuit au cours de laquelle l’ancien champion a brutalement succombé.
Il est 4h40 lorsque les deux militants d’ultradroite s’installent au Mabillon, rapporte l’ordonnance de mise en accusation consultée par franceinfo. Loïk Le Priol, bientôt rejoint par sa compagne Lyson R., fréquente régulièrement ce café. Près de quarante minutes plus tard, les deux rugbymen, qui ont déjà bu « une dizaine de verres », s’installent à leur tour sur la terrasse. Ils ont prévu d’assister le soir même au match France-Angleterre du tournoi des Six nations. L’ambiance est festive, les bières s’enchaînent et les cigarettes se consument.
L’horloge affiche 5h52 lorsque Loïk Le Priol, ancien militaire radié de l’armée, tapote sèchement à plusieurs reprises sur la joue de Shaun Hegarty, nécessitant l’intervention du vigile du bar. Selon le témoignage de l’intéressé, le militant d’ultradroite vient d’être interpellé par le joueur de rugby. Ce dernier lui reproche de s’être adressé « de manière condescendante à un voisin », assis à une autre table. « Ce n’est pas comme ça qu’on traite quelqu’un », intime alors Shaun Hegarty, d’après un client témoin de la scène. « Toi tu vas fermer ta gueule, lui rétorque Loïk Le Priol. Sinon je vais te fumer et j’irai baiser ta mère. »
Ce soir-là, les deux sympathisants du GUD, rencontrés sur les bancs de l’université Assas, commettent une violation de leur contrôle judiciaire. En cause : une affaire de violences en réunion commises au préjudice d’Edouard Klein, un ancien chef du GUD. Tandis que Loïk Le Priol n’est pas autorisé à se rendre en Ile-de-France, les deux amis ont interdiction d’entrer en contact et de porter une arme. Pourtant, les caméras de surveillance laissent entrevoir Loïk Le Priol manipuler une arme attachée à sa ceinture au cours de la soirée, dans les escaliers du bar menant aux toilettes.
Après les menaces de Loïk Le Priol, les deux hommes rejoignent leur table respective. Les minutes filent dans une certaine accalmie. A 6 heures, Federico Martin Aramburu et Shaun Hegarty s’apprêtent à quitter le bar. Mais l’ancien champion de France avec Biarritz, reconverti en gérant d’une agence de voyages, saisit soudainement la capuche du militant d’ultradroite, provoquant sa chute. Un affront pour Loïk Le Priol qui réagit immédiatement. En une fraction de seconde, les deux hommes s’assènent des coups, rapidement rejoints par Shaun Hegarty et Romain Bouvier. La rixe se termine de l’autre côté de la rue de Buci, située à l’angle du boulevard Saint-Germain, devant un kiosque de journaux.
Séparés par le personnel du bar, les deux rugbymen s’éloignent du Mabillon, à pied. « Je vais le tuer », conspue Loïk Le Priol, la main sur le cœur alors qu’il est retenu par l’agent de sécurité du bar. « Mais tu vas tuer qui, toi ? », objecte l’un des serveurs, sans prendre au sérieux cette menace. Loïk Le Priol, dont un couteau est tatoué sur l’avant-bras, révèle un brassard siglé « Police » devant l’agent de sécurité. Il exhibe également un révolver, dont le chargement avait été vérifié dans les sanitaires du café. Ce sont « des baqueux [policiers membres de la brigade anticriminalité] », avance alors le vigile auprès de ses collègues.
« Pourquoi vous les avez laissés partir ? On voulait les niquer ! », crie Romain Bouvier, furieux. Pour calmer la tension, des salariés du bar tentent de leur faire croire que les deux ex-rugbymen ont quitté les lieux en taxi. Mais Loïk Le Priol n’en démord pas. Il s’extirpe à toute vitesse en direction du boulevard Saint-Germain. Sans le savoir, il dépasse les deux sportifs, retranchés dans un hôtel pour réclamer des glaçons. Au même moment, une Jeep verte s’approche du Mabillon. Au volant de la voiture appartenant à l’ancien militaire : Lyson R., la compagne de Loïk Le Priol, aussitôt rejointe par Romain Bouvier. « On va les retrouver. » Il est 6h07.
Quelques centaines de mètres plus loin, les deux individus véhiculés rattrapent les deux rugbymen au pied d’un magasin de chaussures. Lyson R. tente vainement d’interposer le véhicule entre Romain Bouvier et Federico Martin Aramburu. Mais l’ex-international des Pumas se dirige vers le militant néonazi, qui pointe son arme à l’horizontale. L’ex-joueur biarrot lève les bras. Une première détonation retentit, suivie de trois autres. Deux balles, non mortelles, l’atteignent. Il est 6h08. Romain Bouvier s’enfuit à pied quand Lyson R. s’engage seule dans la direction opposée, rue de la Seine.
Averti par les coups de feu, Loïk Le Priol rebrousse chemin en courant et surgit devant l’enseigne de chaussures. Nouvelle bagarre. Violente. Sous une grêle de coups, il sort à son tour son révolver. Six coups de feu sont portés en quatre secondes. Il est 6h09. Le militant de 31 ans s’enfuit, lui aussi, à pied. Deux des balles tirées dans le dos de Federico Martin Aramburu, atteignent son poumon gauche et son rein droit. Deux balles mortelles. Shaun Hegarty, à l’écart de cette salve de coups de feu, rejoint son ami. L’Argentin succombe à ses blessures dans ses bras, à l’âge de 42 ans.

Federico Martin Aramburu marque lors du match pour la troisième place de la Coupe du monde de rugby à XV entre la France et l’Argentine, le 19 octobre 2007, au Parc des Princes, à Paris. (PAUL ELLIS / AFP)
Après s’être à nouveau rendue au Mabillon pour déplacer son propre véhicule, Lyson R. conduit son compagnon depuis le Pont des Invalides jusqu’à la rue du Président Wilson, dans le 16e arrondissement. « Je vais partir (…) il s’est passé quelque chose de grave », lui confie Loïk Le Priol. La jeune femme de 24 ans est interpellée le jour même. La justice lui reproche aujourd’hui d’avoir dissimulé le téléphone et la jeep de son compagnon dans un parking sous-terrain de la capitale.
Les deux militants d’ultradroite parviennent pour leur part à quitter Paris. Romain Bouvier est finalement arrêté quelques jours plus tard, dans la Sarthe. Anthony S., qui l’y avait conduit, s’est débarrassé de la housse contenant les vêtements de son ami dans une poubelle à Trappes (Yvelines) et de l’arme à feu démontée dans le bassin de la Courance, à Maurepas (Cher). Loïk Le Priol, est arrêté en Hongrie dans la nuit du 22 au 23 mars 2022. Il s’apprêtait à se rendre en Ukraine. Rapatrié en France le 31 mars 2022, en exécution du mandat d’arrêt européen émis par les autorités françaises, il est mis en examen le 1er avril 2022., quatre ans avant l’ouverture de son procès.