« Diffamer un héros est chose risquée, mais pour un journaliste nourri par l’ambition, c’est une chance unique » déclarait ainsi William Castillon, narrateur fictif de L’Affaire La Fayette. Guillaume Debré, auteur du roman et lui-même journaliste, entend néanmoins se distinguer des prétentions de son personnage. Nommé patron de LCI en septembre 2024, il y renforce les directives lancées par son prédécesseur Fabien Namias : éviter le sensationnalisme, se concentrer sur l’expertise, les faits et l’analyse concrète. Cette ambition affichée contraste pourtant avec les accusations de « censure systématique » lancées par Siavosh Ghazi, l’un des rares correspondants français à Téhéran. Le 23 mars, il met fin à sa collaboration avec LCI en direct, diffusant leurs échanges WhatsApp à l’antenne, avant de tenter en vain de réitérer son geste sur BFMTV.

Au-delà de la censure, Ghazi dénonce un manque de professionnalisme qui pousse des « soi-disant experts » à affirmer des choses sans jamais citer leurs sources. Vendredi 1er mai, alors que la guerre en Iran suit son cours, le ton monte entre le reporter iranien et un ancien espion du KGB, Sergueï Jirnov. Sur cette séquence diffusée dans « Le Club BFM », Ghazi s’emporte :

« Quelles sont les sources des gens qui affirment qu’il y a 40% d’Iraniens au chômage ? Quelles sont les sources des gens qui affirment que l’Iran a une dette de 200 milliards de dollars ? Quelles sont les sources des gens qui affirment que l’Iran est au bord de l’effondrement et que sa population va se soulever contre le pouvoir ? Ce sont des affirmations que je trouve inacceptables. »

Ces accusations n’empêchent pas BFMTV et LCI d’être les premières chaînes consultées par les Français pour suivre la guerre au Moyen-Orient. Selon Le Parisien, leur part d’audience totale a explosé depuis février 2026 — date des premières frappes américano-israéliennes contre l’Iran. Cette concurrence, loin de profiter à la qualité de l’information, les pousse surtout à chercher des récits forts capables d’accrocher le spectateur.

Dans ce contexte, la question que Ghazi posait aux « experts » sans sources mérite d’être reprise : l’économie iranienne est-elle réellement au bord du gouffre, comme le répètent les médias mainstream ?

La stratégie américaine : entre guerre économique et militaire

Donald Trump a en effet lancé une campagne de destruction à la fois économique et militaire contre l’Iran. Selon L’Express, ce plan est développé dans la « Stratégie de sécurité nationale » américaine, publiée en novembre 2025. Le magazine français y décrit un Trump « plus erratique que jamais », déterminé à « ramener à zéro les exportations de pétrole de l’Iran ». Pourtant, le document ne contient aucune mention d’un tel projet. Au contraire : l’Iran n’y est cité que trois fois, marquant une différence fondamentale avec les NSS précédentes. Cette feuille de route de politique étrangère revient surtout sur la stratégie militaire des États-Unis au Moyen-Orient — un volet qui représenterait 70 % du dossier iranien selon le média Mashregh News.

En réalité, le document le plus parlant concernant la stratégie d’asphyxie économique est le « Mémorandum présidentiel sur la sécurité nationale », publié le 4 février 2025. Il évoque explicitement l’objectif de « réduire à néant les exportations de pétrole iranien, y compris les exportations de pétrole brut iranien vers la République populaire de Chine ». Les grandes lignes de la politique étrangère trumpienne y sont jetées : traquer, neutraliser et isoler l’Iran du reste du monde. Un an plus tard, la Maison Blanche resserre l’étau en imposant des tarifs douaniers d’au moins 25 % sur tout pays achetant, directement ou indirectement, des biens ou services à l’Iran. Ces biens n’ont pas besoin d’être fabriqués sur place : une fois entrés sur le marché iranien, leur achat par un pays tiers en fait automatiquement des acquisitions « indirectes » de produit iranien. Ce décret exécutif s’inscrit dans le cadre de l’état d’urgence nationale déclaré par les États-Unis en 1995. Depuis, l’Iran y est officiellement désigné comme une menace permanente.

Trump juxtapose à cet étau économique une campagne militaire tout aussi acharnée : l’opération Epic Fury. Celle-ci vise à anéantir la marine iranienne, son arsenal de missiles balistiques et ses chances d’obtenir l’arme nucléaire. Cette pression maximale expliquerait les assertions pessimistes des médias mainstream sur la situation du pays. Trump se félicite lui-même des dégâts causés à l’Iran, dont les missiles seraient « pour l’essentiel décimés » et « réduits à 18-19 % ». Sur son réseau Truth Social, il décrit le blocus naval imposé aux navires iraniens depuis le 13 avril d’« incroyable et sans précédent ».

Trump victorieux… mais la CIA tempère

Ces propos, victorieux avant l’heure, méritent d’être nuancés. Une analyse confidentielle de la CIA, publiée dans The Washington Post le 7 mai, vient démentir les prédictions trop optimistes du président américain et des médias qui lui emboîtent le pas. Elle admet que l’Iran peut supporter le blocus naval pendant 90 à 120 jours encore. Plus que cela : le pays conserverait non pas 18-19 % de son stock de missiles d’avant-guerre, mais environ 70 %. L’administration Trump aurait sous-estimé les capacités de l’Iran, tant sur sa résilience économique que sur son aptitude à cibler les installations américaines dans la région. Le pays dispose en effet d’alternatives pour contourner les sanctions et le blocus, comme le transport de pétrole par voie terrestre à travers l’Asie centrale.

Danny Citrinowicz, ancien responsable du renseignement israélien spécialisé sur l’Iran, envisage même que le régime islamique sorte renforcé de la guerre. Une déclaration qui va à contre-courant du débat public, où la course à l’audimat pousse souvent à la caricature. Pascal Boniface le rappelle dans l’introduction de 50 idées reçues sur l’état du monde :

« Il y a des erreurs et parfois même des manipulations grossières dans les médias dits mainstream. Généralement, elles ont l’apparence du vraisemblable : elles ne sont pas complètement fantasmatiques, mais semblent relever du bon sens. À force de les voir circuler, elles se parent de la vertu de l’évidence. »

Ces récits se propagent parfois de bonne foi, même chez les experts et les professionnels de la géopolitique.

Le risque d’un deuxième Irak

Ainsi, l’idée que le camp américain sortirait forcément vainqueur du conflit devient moins évidente. Cette incertitude était déjà partagée par une grande majorité des Américains depuis le début de la guerre. Joseph Kent, ancien directeur du Centre national de lutte contre le terrorisme américain, fait partie de ceux qui doutent. Dans sa lettre de démission remise à Trump en mars, il dénonce la guerre en Iran, expliquant que le pays ne représente aucune menace immédiate. Cette démesure militaire résulterait même des pressions d’Israël et de son puissant lobby américain, plus que jamais déterminés à faire tomber le régime islamique. Pourtant, le locataire de la Maison Blanche répète qu’aucun changement de régime n’est envisagé.

« En tant que soldat vétéran décoré de l’étoile d’or, je ne soutiendrai pas l’envoi au combat d’une génération qui va se battre et mourir dans une guerre qui ne sert pas les intérêts américains », écrit le démissionnaire. Une formulation qui rappelle l’épisode irakien de 2003, souvent décrit comme l’une des pires décisions de l’histoire américaine. Kent fait ainsi écho à ceux qui, avant lui, avaient dénoncé les mensonges sur les armes de destruction massive irakiennes. Reste à savoir si la guerre en Iran connaîtra le même désastre. À cette question, aucun média ne peut prétendre avoir de réponse exacte.