Comme réplique à Trump, c’est plus jouissif que de boycotter le Jack Daniel’s, plus porteur que de parler fort comme Doug Ford, plus productif que d’imposer des droits de douane sur les meubles américains.
Je parle d’attirer chez nous les meilleurs cerveaux installés aux États-Unis, qu’ils soient américains, canadiens ou étrangers. Les résultats de la première cueillette à cet égard viennent d’être dévoilés. Pas moins de 64 chercheurs qui travaillaient à l’étranger débarquent au Canada. Chacun devient titulaire d’une chaire de recherche appelée Eddie Goldenberg. Il reçoit 8 millions sur 8 ans pour poursuivre ses travaux au pays du sirop d’érable, avec la possibilité de prolonger pour 4 ans.
Du lot, les trois quarts, soit 48 sur 64, ont été recrutés au pays de Donald Trump1. Ce qui me fait dire : tant pis pour lui et tant mieux pour nous.
J’ai parlé à trois des chercheurs en question. Tous ont invoqué les attaques envers la science menées par l’administration Trump pour expliquer, au moins en partie, leur décision de mettre le cap vers le nord.
« Heck yeah ! », s’exclame Ethan Zuckerman lorsque je lui demande si le président américain a personnellement influencé sa décision de poursuivre sa carrière à l’Université McGill plutôt qu’à l’Université du Massachusetts.

PHOTO FOURNIE PAR L’UNIVERSITÉ MCGILL
Ethan Zuckerman, récipiendaire d’une chaire de recherche du Canada Eddie Goldenberg
Mais c’est plus que Trump. Trump est le symptôme d’un problème beaucoup plus profond. Quelque chose s’est détraqué dans le système américain, nous avons perdu notre système de poids et de contrepoids.
Le chercheur Ethan Zuckerman
À l’écran, celui qui arbore une barbe digne des gars de ZZ Top m’explique qu’il aimerait que le Congrès américain bloque le président quand il déclenche une guerre en Iran ou qu’il décide unilatéralement de capturer le président du Venezuela.
Le professeur Zuckerman me parle par vidéoconférence du Massachusetts, où il habite encore. Il commencera son travail à McGill en juin 2027.
Depuis un an et demi, le chercheur observe que le climat politique américain interfère jusque dans son propre travail. Ethan Zuckerman est un spécialiste des médias qui s’intéresse notamment au contenu que les réseaux sociaux décident de censurer (ou pas). Or, même s’il ne fait que documenter le phénomène, Ethan Zuckerman s’est fait accuser de censurer lui-même du contenu en ligne par des représentants du Parti républicain.
Bref, ses recherches se sont retrouvées politisées, à son grand désespoir.
« Plusieurs de mes collègues ont perdu des bourses directement à cause de cela », dit-il, affirmant qu’il est « définitivement plus ardu » de financer ses propres recherches depuis 18 mois.
C’est pourquoi celui qui a déjà été directeur du MIT Center for Civic Media a porté attention lorsque des collaborateurs de McGill lui ont parlé des bourses Eddie Goldenberg. La perspective d’obtenir du financement stable pour huit ans l’a séduit, tout comme certains travaux en intelligence artificielle qui se font à Montréal et auxquels il aimerait se greffer.
Même s’ils ont un fils de 16 ans qui poursuit sa scolarité aux États-Unis, Ethan Zuckerman et sa femme ont sauté sur l’occasion.
« Nous connaissons bien Montréal, qui est à quatre heures de route d’ici. C’est l’une de nos villes préférées sur Terre et nous avons à cœur de faire de Montréal notre maison », lance le chercheur, qui promet d’apprendre le français.
Pour Sheryl Magzamen, les choses se sont bousculées encore plus rapidement. J’ai attrapé l’épidémiologiste lors de sa toute première journée en poste à l’Université de Montréal, mardi dernier. Pendant ce temps, ses enfants de 14 et 11 ans vivaient leur première rentrée scolaire québécoise.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE
Sheryl Magzamen, récipiendaire d’une chaire de recherche du Canada Eddie Goldenberg, à l’Université de Montréal
Il y a six mois, la chercheuse menait sa carrière à l’Université d’État du Colorado et n’envisageait aucun déménagement. Mais les frustrations s’accumulaient.
La professeure Magzamen s’intéresse à la façon dont les changements climatiques et les conditions socioéconomiques influencent la santé des populations. « Ce sont des sujets très impopulaires auprès de l’administration fédérale actuelle, alors obtenir des fonds de recherche était devenu très difficile, voire impossible », raconte-t-elle.
Dans ses demandes de subventions, elle en était rendue à masquer ses véritables intentions et à éviter certains mots.
Un exemple en particulier l’a mise hors d’elle. Elle raconte avoir patiemment tissé des liens de confiance avec une communauté marginalisée du Colorado afin d’étudier les impacts de la multiplication des voies d’autoroute qui la traversent.
« Il nous a fallu quatre ans pour établir ce partenariat de confiance, et nous avions obtenu une subvention de l’EPA [Environmental Protection Agency, une agence fédérale] pour poursuivre ce projet. Mais au bout de deux mois, l’EPA a suspendu cette subvention », dit-elle.
Sheryl Magzamen évoque aussi la méfiance envers les scientifiques qui gagne son pays d’origine.
Voir mes bourses annulées, c’est évidemment difficile. Je ne peux pas engager d’étudiants, je ne peux plus faire de science. Mais je crois que le pire est ce mouvement anti-intellectuel fomenté par l’administration Trump et qui s’est emparé des États-Unis. Ce mouvement qui dit : voyez les universités, ces endroits élitistes qui remplissent la tête des étudiants avec des idées woke.
La chercheuse Sheryl Magzamen
Le mari de Sheryl Magzamen, un employé de l’administration fédérale américaine qui travaillait pour le U.S. Geological Survey, vivait aussi beaucoup d’incertitude. Il cherche aujourd’hui un emploi au Canada.
« Les enfants trouvent l’adaptation difficile, mais je sais qu’ils vont s’adapter. Je crois même qu’ils en deviendront plus résilients », dit la chercheuse.
Pour Chloé Arson, c’est la « vision du Canada » qui l’a convaincue de laisser son poste à la prestigieuse Université Cornell. La chercheuse d’origine française, qui travaille aux États-Unis depuis 17 ans, poursuivra sa carrière à McGill à partir de juillet prochain.

PHOTO FOURNIE PAR L’UNIVERSITÉ MCGILL
Chloé Arson, récipiendaire d’une chaire de recherche du Canada Eddie Goldenberg
« Ça fait longtemps que j’attends quelque chose d’aussi courageux et visionnaire de la part d’une démocratie, lance celle qui me parle d’Ithaca, dans l’État de New York, où elle habite encore. Quand j’ai vu ce projet ambitieux d’un pays entier à investir dans des domaines stratégiques comme la médecine, la défense, l’énergie et le climat, ça m’a vraiment interpellée. »
Cette spécialiste en géomécanique et en systèmes énergétiques souterrains s’intéresse notamment à la géothermie profonde pour chauffer et refroidir les bâtiments, ainsi qu’à l’hydrogène contenu dans le sous-sol comme source d’énergie propre.
Des sujets qui « n’intéressent pas » le gouvernement américain actuel, déplore-t-elle.
Je suis arrivée à un stade de ma carrière où j’ai envie de faire plus que de mener mon propre laboratoire. Je veux vraiment avoir un impact sur la communauté, sur les technologies énergétiques, sur les lois environnementales. Une chaire comme celle-ci est un instrument parfait pour le faire à relativement court terme.
La chercheuse Chloé Arson
Dans son cas, la décision a été déchirante : sa femme, une Américaine, a récemment claqué la porte des Centers for Disease Control and Prevention, une agence fédérale de santé, pour devenir professeure de santé publique.
« Elle enseigne aux jeunes comment les vaccins fonctionnent, elle s’exprime très fréquemment dans les médias. Alors du coup, sa mission à elle, elle est aux États-Unis. »
« On va s’arranger, philosophe une Chloé Arson prête à faire la route Montréal-Ithaca plusieurs fois par année. On se rendra visite toutes les deux semaines si tout va bien. Je vais apprendre à conduire dans la neige ! »
Je sais que certains acteurs scientifiques canadiens s’inquiètent de voir de nouveaux chercheurs débarquer chez nous. Les fonds de recherche sont limités et ils craignent d’être désormais plus nombreux à se battre pour la même tarte. Je comprends. Mais je persiste à penser qu’une société s’enrichit en attirant du talent. Les chercheurs recrutés à l’étranger nous feront bénéficier de leurs découvertes. Ils établiront des collaborations avec des scientifiques locaux, enseigneront à nos étudiants, formeront les chercheurs de demain ici plutôt que là-bas. On ne peut pas se priver de ça.
Il existe d’ailleurs une façon de répondre aux inquiétudes de financement : agrandir la tarte. Il y a de l’espace : le Canada investit à peine 1,8 % de son PIB en recherche et développement, loin de la moyenne des pays de l’OCDE (2,7 %) et de pays comme les États-Unis (3,4 %), la Corée du Sud (5,1 %) ou Israël (6,8 %).
Les États-Unis ne se sont jamais retenus d’attirer les meilleurs cerveaux de la planète. Maintenant que Trump, par sa bêtise et son inconscience, contribue à renverser les pôles d’attraction, on serait fou de ne pas saisir l’occasion. Des chercheurs comme Ethan Zuckerman, Sheryl Magzamen et Chloé Arson sont de l’or en barre pour le Canada. On en veut plus !
1. Consultez la liste des récipiendaires des chaires de recherche Eddie Goldenberg
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Le Québec doit élever son jeu
Face à la redéfinition de nos liens politiques et économiques avec les États-Unis et la révolution de l’intelligence artificielle, le Québec est à un moment charnière. Pour assurer sa prospérité et son autonomie, la province doit élever son jeu en faisant des universités de recherche le moteur central de sa stratégie socioéconomique, plaident les recteurs de quatre grandes universités, qui appellent entre autres à tout faire pour retenir ici les meilleurs talents internationaux.
Lisez « Le Québec doit élever son jeu », la lettre des quatre recteurs d’universités de recherche du Québec