Le tarif n’est ni négocié ni acté, mais il suffit déjà à tendre les relations entre professions. Le 5 septembre, Ghislaine Sicre, présidente de Convergence Infirmière, a interpellé sur le réseau social X Thomas Fatôme, directeur général de la Caisse nationale de l’Assurance maladie (Cnam), à propos des 15 euros évoqués pour rémunérer une future mission autour de la mesure de la pression artérielle en pharmacie. Les conditions doivent en être discutées dans le cadre de l’avenant n° 3 à la convention nationale pharmaceutique.
Le syndicat infirmier met ce montant potentiel en regard des dernières négociations conventionnelles des infirmiers libéraux. « Pour revaloriser l’AMI, acte socle de notre nomenclature, la Cnam nous a accordé des centimes », dénonce Ghislaine Sicre. Et pose la question : « Une prise de tension aurait-elle une valeur différente selon la porte derrière laquelle elle est réalisée ? »
Un raisonnement que Fabrice Camaioni, président par intérim de la Fédération des syndicats pharamceutiques de France (FSPF), juge prématuré. « Les 15 euros correspondent à une estimation que j’ai avancée lorsqu’on m’a interrogé sur la valeur que pourrait avoir cette mission. Ce montant n’a, à ce stade, fait l’objet d’aucune négociation avec l’Assurance maladie », précise-t-il. Son estimation portait sur un suivi comprenant plusieurs mesures tensionnelles, matin et soir, pendant plusieurs jours, et non sur une mesure ponctuelle.
« Il faut distinguer la mesure du dépistage »
Guillaume Racle conteste lui aussi le parallèle entre la mission envisagée et une simple prise de tension. Pour l’élu national de l’Union des syndicats de pharmaciens d’officine (USPO), le débat tarifaire ne peut être dissocié de la finalité de l’acte.
« Une mesure réalisée dans le cadre du suivi d’un patient déjà diagnostiqué et une démarche de dépistage destinée à identifier une hypertension méconnue ne répondent pas au même objectif », souligne-t-il.
La future mission viserait en priorité des personnes qui ne se savent pas hypertendues et ne sont pas nécessairement inscrites dans un parcours de soins. L’intérêt de l’officine résiderait précisément dans sa capacité à toucher cette population grâce à son maillage territorial, à son amplitude d’ouverture et à la fréquence des contacts avec le public.
« La valeur de cette mission réside dans le repérage précoce : identifier un risque, l’objectiver par la mesure tensionnelle puis orienter le patient lorsqu’une prise en charge est nécessaire », résume Guillaume Racle.
Du brassard au parcours de soins
Dans le schéma défendu par l’USPO, l’intervention pourrait ainsi associer la recherche de facteurs de risque cardiovasculaire – antécédents familiaux, indice de masse corporelle (IMC), habitudes de vie –, la mesure de la pression artérielle puis l’orientation du patient en fonction du résultat.
Une pression artérielle élevée ne constituerait donc pas l’aboutissement de la mission, mais le point de départ d’une éventuelle prise en charge. En cas de repérage positif, le pharmacien aurait vocation à orienter le patient vers le médecin et à favoriser son entrée dans le parcours de soins. Lors de passages ultérieurs à l’officine, il pourrait également vérifier que les examens ou consultations recommandés ont été réalisés.
Fabrice Camaioni partage cette distinction entre contrôle et dépistage. La mission envisagée doit, selon lui, permettre de faire entrer dans le parcours des personnes jusque-là non identifiées. « Il s’agit bien d’une démarche de dépistage », souligne-t-il.
L’équité, mais à actes comparables
Sur le principe, le président par intérim de la FSPF ne récuse pas la revendication d’équité portée par les infirmiers. « À mission équivalente, il est légitime que les professionnels de santé bénéficient d’une rémunération comparable. Mais encore faut-il comparer des actes qui recouvrent le même contenu et les mêmes responsabilités », fait-il valoir.
Il cite les bilans de prévention, rémunérés 30 euros quelle que soit la profession qui les réalise, comme illustration d’une logique conventionnelle commune.
Guillaume Racle défend une approche similaire. Selon lui, une fois les actes précisément définis, leur rémunération peut être harmonisée entre professions, comme cela a été fait pour la vaccination.
Fabrice Camaioni refuse en revanche que les négociations conventionnelles soient pensées comme un jeu à somme nulle entre professions. « Lorsqu’une profession obtient une meilleure valorisation pour une mission comparable, cela doit pouvoir constituer un point d’appui pour les autres, et non un motif d’opposition entre professionnels de santé », estime-t-il. Une position qu’il dit avoir déjà défendue lors des discussions sur la vaccination.
15 euros : le chiffre précède encore la négociation
C’est tout le paradoxe de la polémique : elle oppose déjà les professions autour d’un tarif qui n’existe pas encore et d’une mission dont le périmètre reste à construire.
La négociation de l’avenant n° 3 devra précisément déterminer ce que l’Assurance maladie entend rémunérer : une mesure isolée de la pression artérielle, un protocole de mesures répétées ou une séquence plus complète associant repérage des facteurs de risque, mesure, interprétation et orientation.
La réponse conditionnera la pertinence de la comparaison avec les actes infirmiers. Derrière les 15 euros se dessine ainsi une question conventionnelle plus structurante : à mesure que les compétences se recomposent entre professions, l’équité tarifaire suppose d’abord de définir ce que l’on rémunère. Un geste technique, du temps professionnel ou une fonction de repérage et d’entrée dans le parcours de soins ?