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Léa Barril, doctorante en civilisation espagnole contemporaine, lors du vernissage, le 3 septembre, à la Maison internationale, de son exposition, qui invite à découvrir les parcours des Espagnols (hommes, femmes et enfants) réfugiés en Isère entre 1937 et 1941.

À l’occasion des 90 ans de la guerre d’Espagne, la ville de Grenoble et le laboratoire ILCEA4 de l’Université Grenoble Alpes organisent un cycle d’expositions, conférences et ateliers, du 3 septembre au 31 octobre, à la Maison internationale de Grenoble. Parmi les temps forts de cette saison culturelle, l’exposition « Exils en Isère. Les réfugié·es espagnol·es à Grenoble, Voiron, Barraux, La Tronche, Arandon et Izeaux (1936-1941) », de Léa Barril et Almudena Delgado Larios. L’occasion de découvrir l’histoire oubliée des quelque 2500 républicains espagnols internés dans le camp du parc Paul-Mistral.

Il y a 90 ans, le sou­lè­ve­ment mili­taire des natio­na­listes emme­nés par Fran­co, le 17 juillet 1936, marque le début de la guerre d’Es­pagne. L’é­vé­ne­ment appar­tient depuis à la mytho­lo­gie de la gauche et du mou­ve­ment ouvrier, toutes ten­dances confon­dues. Avec son lot d’é­pi­sodes, d’or­ga­ni­sa­tions et de per­son­nages entrés dans la mémoire col­lec­tive : les Bri­gades inter­na­tio­nales, la colonne Dur­ru­ti, le Conseil d’A­ra­gon, les milices ouvrières de Bar­ce­lone et Madrid, la révo­lu­tion sociale espa­gnole… Et d’autres plus tristes — et moins glo­rieux pour les auto­ri­tés fran­çaises de l’é­poque — comme l’exil d’un demi-mil­lion d’Es­pa­gnols fuyant l’a­van­cée des troupes fran­quistes, la plu­part lors de la Reti­ra­da sui­vant la chute de Bar­ce­lone, en 1939, d’autres dès les pre­miers mois et années du conflit.

Ver­nis­sage des trois expo­si­tions, le 3 sep­tembre, à la Mai­son inter­na­tio­nale de Gre­noble.

Par­mi ces réfugié·es républicain·es et anti­fas­cistes, beau­coup atter­rirent dans les camps d’in­ter­ne­ment du sud-ouest, notam­ment dans les Pyré­nées-Orien­tales. Mais près de 3500 d’entre eux pous­sèrent jus­qu’en Isère, sui­vant ensuite des tra­jec­toires variées. C’est pour ravi­ver la mémoire de cet exil trop long­temps res­té dans l’ombre que la ville de Gre­noble s’est asso­ciée à l’Ins­ti­tut des langues et cultures d’Eu­rope, Amé­rique, Afrique, Asie et Aus­tra­lie (ILCEA4) de l’U­GA, autour des com­mé­mo­ra­tions de ce 90e anni­ver­saire. Jus­qu’au 31 octobre, la Mai­son inter­na­tio­nale de Gre­noble (MIG) accueille ain­si une série d’ex­po­si­tions, ren­contres, jour­nées d’é­tudes, tables rondes et pro­jec­tions consa­crées à l’his­toire de ces femmes, hommes, enfants et per­sonnes âgées ayant tra­ver­sé les Pyré­nées pour s’é­ta­blir — tem­po­rai­re­ment ou pour la vie — dans les Alpes.

« Pour se souvenir de ces réfugiés et ne pas les oublier »

Mémoire et trans­mis­sion, deux notions au coeur des trois expo­si­tions dont le ver­nis­sage, jeu­di 3 sep­tembre, dans le bâti­ment du Jar­din de ville, a don­né le coup d’en­voi de cette sai­son. C’est aus­si ce qui a gui­dé Léa Bar­ril pour réa­li­ser la for­mi­dable expo­si­tion « Exils en Isère. Les réfugié·es espagnol·es à Gre­noble, Voi­ron, Bar­raux, La Tronche, Aran­don et Izeaux (1936–1941) », sous la direc­tion d’Al­mu­de­na Del­ga­do Lario et Nico­las Ses­ma Lan­drin. « Avant même de com­men­cer ma thèse, j’a­vais fait un mémoire de mas­ter et lors de mes recherches aux archives dépar­te­men­tales, j’a­vais décou­vert des décès [NDLR : de réfu­giés espa­gnols] dont per­sonne ne par­lait en Isère… Je m’é­tais donc dit que si j’a­vais la chance de pou­voir écrire une thèse, je ferais tout mon pos­sible pour trans­mettre éga­le­ment cette mémoire et cette his­toire au grand public et sur­tout à la jeu­nesse », raconte la doc­to­rante en civi­li­sa­tion espa­gnole contem­po­raine.

L’ex­po­si­tion de Léa Bar­ril cen­trée sur les quelque 3500 réfu­giés espa­gnols arri­vés en Isère entre 1936 et 1941.

Mener à bien cette expo­si­tion, c’é­tait ain­si, pour elle, une ques­tion de fidé­li­té à ses ori­gines espa­gnoles, du côté mater­nel, mais éga­le­ment « pour qu’on puisse se sou­ve­nir » de ces réfu­giés et « ne pas les oublier ». « Car si on ne le fait pas main­te­nant, ensuite ce sera trop tard », sou­ligne la jeune Isé­roise, rat­ta­chée au labo­ra­toire ILCEA4 et à l’École doc­to­rale LLSH de l’Université Gre­noble Alpes. Pour les sources, Léa Bar­ril a tra­vaillé prin­ci­pa­le­ment à par­tir des archives dépar­te­men­tales, muni­ci­pales et natio­nales, en France et en Espagne. « C’est essen­tiel pour recons­truire l’his­toire mais ça ne donne pas accès au res­sen­ti des per­sonnes. J’ai donc pos­té un mes­sage sur les réseaux sociaux en cher­chant des témoi­gnages et heu­reu­se­ment, il y a une com­mu­nau­té espa­gnole impor­tante qui m’a répon­du », se sou­vient-elle.

Pho­to­gra­phies figu­rant dans l’ex­po­si­tion sur le camp d’in­ter­ne­ment d’Ar­ge­lès-sur-Mer, dans les Pyré­nées-Orien­tales.

Grâce à ces réponses, la doc­to­rante a été mise en rela­tion avec dif­fé­rentes per­sonnes, sou­vent de la famille des réfu­giés, qui ont accep­té de témoi­gner : « Par exemple, Hélios Ser­rate, qui fait l’ex­po­si­tion sur Arge­lès-sur-Mer [NDLR : « Le camp d’Argelès : Levez le poing cama­rades ! »], son papa était dans le centre d’hé­ber­ge­ment de Gre­noble. Je l’ai connu comme ça, de fil en aiguille », pré­cise la jeune femme, qui a aus­si « lu des récits de vie écrits par les réfu­giés espa­gnols » de ce centre, aujourd’­hui décé­dés. Des récits qui seront lus, avec les témoi­gnages de leurs enfants, lors d’une table ronde orga­ni­sée le 20 octobre à la MIG.

L’histoire des 56 réfugiés espagnols inhumés à La Tronche révélée par Léa Barril

Pour la petite his­toire, la presse com­mu­niste a éga­le­ment joué un rôle dans ses recherches. « C’est grâce à deux exem­plaires de La Voix du peuple consul­tables aux archives que j’ai pu recons­truire l’his­toire des 56 réfu­giés espa­gnols décé­dés et enter­rés à Gre­noble et à La Tronche », affirme Léa Bar­ril. L’or­gane régio­nal du PCF était « le seul jour­nal qui parle de ces décès dans le dépar­te­ment de l’I­sère, dans ses numé­ros des 31 mars et 7 avril 1939 », ajoute-t-elle. Et ce, « en pré­ci­sant à chaque fois lieu, âge et nom ».

Morts de faim, de froid ou de mala­die, ces 56 réfu­giés (dont 45 mineurs) fai­saient par­tie des 2549 exi­lés répu­bli­cains espa­gnols inter­nés à Gre­noble, au centre d’hé­ber­ge­ment ins­tal­lé dans le parc Paul-Mis­tral, entre février et juillet 1939, après avoir fui l’Es­pagne lors de la Reti­ra­da. L’une d’elles périt dès son arri­vée à Gre­noble. Les 55 autres « vont décé­der à l’hô­pi­tal puis­qu’ils sont trans­fé­rés tar­di­ve­ment », indique la cher­cheuse. « Ce sont des per­sonnes qui arrivent affai­blies, en san­dales. Vous ima­gi­nez à Gre­noble en février 1939 ? » Le tout après un long et très dif­fi­cile voyage en pro­ve­nance d’Es­pagne.

Repro­duc­tion d’un article de presse espa­gnol rela­tant la décou­verte, grâce aux recherches de Léa Bar­ril, des 56 réfu­giés espa­gnols décé­dés et enter­rés à La Tronche.

Les vic­times seront inhu­mées dans l’a­no­ny­mat le plus com­plet au cime­tière de La Tronche, pen­dant de longues décen­nies. Et ce sont les recherches de Léa Bar­ril qui vont mettre en lumière cet épi­sode mécon­nu. Grâce à elle, une céré­mo­nie mémo­rielle et la pose d’une plaque com­mé­mo­ra­tive ont été orga­ni­sées fin 2025 et début 2026, avec le sou­tien de l’U­GA et de la ville de La Tronche, pour sor­tir ces vic­times de l’ou­bli. Son tra­vail, l’é­cho média­tique et les nom­breuses démarches de Car­men Sán­chez Loren­zo (Espa­gnole dont la famille mater­nelle — notam­ment sa mère — était dans le centre d’hé­ber­ge­ment de Gre­noble en 1939) ont aus­si per­mis à une dou­zaine de familles espa­gnoles d’en­fin savoir où repo­saient un parent, un grand-parent, un oncle ou une tante.

À Grenoble, un camp ouvert dans l’urgence pour 2549 personnes

Au total, ce sont près de 3500 réfu­giés espa­gnols qui débarquent en Isère, durant la guerre d’Es­pagne et les pre­mières années de la Seconde Guerre mon­diale. Cer­tains sont répar­tis dans un camp de triage, au sein de familles d’accueil ou dans des centres d’hébergement, d’autres recru­tés pour tra­vailler dans l’agriculture, l’industrie, le ser­vice domes­tique… L’ex­po­si­tion retrace leurs par­cours et tra­jec­toires variés, par­fois tra­giques. Une his­toire long­temps res­tée dans l’ombre, à l’i­mage de celle du camp de Gre­noble dont peu de gens avaient connais­sance.

« Le 26 jan­vier 1939, le ministre de l’In­té­rieur envoie une lettre à tous les pré­fets de France en leur disant qu’il faut recen­ser les bâti­ments qui seraient éven­tuel­le­ment dis­po­nibles pour accueillir des réfu­giés espa­gnols parce qu’il sen­tait que la situa­tion en Cata­logne était com­pli­quée », relate Léa Bar­ril. « Deux jours plus tard, la fron­tière est ouverte, mais uni­que­ment aux femmes, aux enfants et aux per­sonnes âgées, qui sont envoyées dans des camps de triage, puis dans des centres d’hé­ber­ge­ment par­tout en France. Les hommes, eux, doivent attendre jus­qu’au 5 février. »

Des visi­teurs cap­ti­vés par ces des­tins mécon­nus, le 3 sep­tembre, lors du ver­nis­sage.

En théo­rie, ces der­niers devaient être envoyés dans des camps de concen­tra­tion — la dif­fé­rence d’ap­pel­la­tion était « gen­rée ». Mais dans la confu­sion et l’ur­gence de la Reti­ra­da, la règle sera quelque peu bous­cu­lée. Début février en effet, deux convois arrivent à Gre­noble, avec à bord 2549 per­sonnes en cumu­lé. Où les héber­ger ? « Le pré­fet, qui n’a­vait pas le droit de réqui­si­tion­ner puis­qu’on était offi­ciel­le­ment en temps de paix, a deman­dé dans tout le dépar­te­ment fin jan­vier. Bour­goin refuse, per­sonne ne répond. Et c’est le maire de Gre­noble, Paul Cocat, qui envoie un cour­rier le 1er février en disant que le Palais de la Houille blanche [NDLR : sur l’ac­tuel anneau de vitesse] doit être dis­po­nible… Sauf que les réfu­giés arrivent dans la nuit du 1er au 2 février et sont là avant qu’une déci­sion soit prise. »

Le pré­fet donne donc l’ordre que les réfu­giés dorment dans le train, avant d’être accueillis le len­de­main dans les lieux. « C’est pour ça que dans l’ex­po­si­tion, on voit les réfu­giés sur les marches, qui attendent l’ou­ver­ture du centre d’hé­ber­ge­ment », explique Léa Bar­ril. Leur ins­tal­la­tion se fait « dans l’ur­gence et la pré­ci­pi­ta­tion », tout comme la mise en place du sys­tème de chauf­fage. « C’est un bâti­ment qui n’é­tait pas du tout pré­pa­ré pour accueillir du monde », note l’I­sé­roise.

Le piège du retour en Espagne

Le centre va ain­si fonc­tion­ner bon an, mal an, jus­qu’à sa fer­me­ture impo­sée en juillet 1939, pour cause de début de la foire de Gre­noble. « Sur les 2549 per­sonnes, envi­ron 1300 sont envoyées à Aran­don. Les autres sont soit trans­fé­rés vers d’autres camps d’in­ter­ne­ment, dans le sud de la France, soit inci­tées à ren­trer en Espagne. » Ceci, mal­gré leur sta­tut connu de répu­bli­cains, dans une Espagne bas­cu­lant dans la dic­ta­ture fran­quiste. Dans son expo­si­tion, Léa Bar­ril a notam­ment retrans­crit des témoi­gnages de réfu­giés tom­bés dans ce piège. « On leur a dit par exemple ‘allez‑y, il ne va rien vous arri­ver, vous êtes une femme avec des enfants’. Du coup, elles sont ren­trées et ont été empri­son­nées », déplore-t-elle.

Le récit et les expli­ca­tions de Léa Bar­ril sont illus­trés par des pho­to­gra­phies d’é­poque et des cou­pures de jour­naux.

Sur les 1300 exi­lés par­tis à Aran­don, dans le Nord-Isère, « il n’y en a que douze qui res­tent en 1941 et qui vont pou­voir tra­vailler dans l’a­gri­cul­ture ou bien comme bonnes à tout faire pour les femmes », détaille la doc­to­rante. D’autres viennent à Izeaux (au pied du pla­teau de Cham­ba­ran), pour tra­vailler dans l’en­tre­prise Che­vron qui, avec le début de la Seconde Guerre mon­diale, « a besoin de main-d’œuvre pour faire des pan­ta­lons mili­taires et des chaus­sures ».

Si Léa Bar­ril a choi­si 1941 comme la der­nière année de son expo­si­tion, c’est pré­ci­sé­ment en lien avec cette his­toire. « Ça cor­res­pond à la fer­me­ture de la mai­son Che­vron, de l’a­te­lier de cou­ture. Et puis l’ex­po se ter­mine aus­si, tou­jours en 1941, par le pre­mier mariage mixte à Izeaux d’une Fran­çaise avec un réfu­gié espa­gnol. » Une année qui marque par ailleurs la fin d’une période. Car « en 1945, le sta­tut de réfu­gié poli­tique va être recon­nu. Ensuite, les choses seront dif­fé­rentes », conclut la cher­cheuse.

Un programme riche et varié à la Maison internationale

Outre les trois expo­si­tions — « Memo­ria » de Juan Mar, « Le camp d’Argelès : Levez le poing cama­rades ! » (pho­to­gra­phies de Phi­lippe Gaus­sot, accom­pa­gnées du film Camp d’Argelès de Felip Solé) et « Exils en Isère. Les réfugié·es espagnol·es à Gre­noble, Voi­ron, Bar­raux, La Tronche, Aran­don et Izeaux (1936–1941) » de Léa Bar­ril — pré­sen­tées jus­qu’au 31 octobre, la MIG pro­pose éga­le­ment un pro­gramme de grande qua­li­té sur la guerre d’Es­pagne mêlant confé­rences, tables rondes, pro­jec­tions et débats. Plu­sieurs de ces évé­ne­ments sont liés à l’ex­po­si­tion de Léa Bar­ril, à laquelle ils apportent un autre éclai­rage. Citons ain­si la jour­née d’é­tudes bap­ti­sée « Des fron­tières aux dépar­te­ments fran­çais de l’intérieur : les réfu­gié-es espa­gnols et leurs des­cen­dant-es (1936–2022) », qui se tien­dra ven­dre­di 2 octobre, de 10h à 16h30. Ou encore la table ronde consa­crée au centre d’hé­ber­ge­ment de Gre­noble en 1939 : « Récits de vie de réfu­gié-es espa­gnol-es et témoi­gnages de leurs enfants », mar­di 20 octobre, de 18h30 à 20h30.

La pro­gram­ma­tion com­plète est acces­sible sur le site de la ville de Gre­noble, en consul­tant ce lien.