Des appartements de luxe, une Porsche ou encore plus de 30 millions d’euros virés sur des comptes parisiens : le tribunal de Paris a passé au crible, mercredi 9 septembre, les fonds utilisés par deux fils de l’ancien président du Yémen Ali Abdallah Saleh, soupçonnés d’avoir investi en France l’argent détourné par leur père.
Les deux héritiers, Ahmed et Khaled Saleh, actuellement à Dubaï et donc absents de leur procès qui s’est ouvert lundi, auraient, selon le Parquet national financier (PNF), mis en place un système destiné à blanchir l’enrichissement frauduleux de leur père, au pouvoir pendant 33 ans.
Un homme d’affaires yéménite proche de la famille, Mohamed A., soupçonné d’avoir participé à la gestion de leurs avoirs en France pendant de nombreuses années, et la gérante de la société patrimoniale qu’il avait créée, comparaissent également jusqu’à lundi dans cette affaire de biens mal acquis.
Le PNF s’appuie notamment sur les travaux du groupe d’experts sur le Yémen mandaté par l’ONU, qui a évalué la fortune amassée par l’ancien dirigeant entre 32 et 60 milliards de dollars (entre 27 et 51 milliards d’euros) et « dont la majeure partie aurait été transférée à l’étranger sous de faux noms ou par l’intermédiaire de prête-noms ».
Fonctionnement « kleptocratique »
« Certaines infrastructures » au Yémen n’existaient « que sur le papier », a résumé la présidente Fabienne Siredey-Garnier, citant le rapport, qui détaille le fonctionnement « kleptocratique » d’un des pays les plus pauvres du monde. Des commissions étaient perçues par le clan Saleh sur chaque contrat conclu avec une entreprise étrangère – gaz, pétrole, construction, armement.
Les budgets alloués à l’armée, aux écoles ou aux hôpitaux étaient surévalués : la différence était ensuite empochée par le dirigeant.
Selon le témoignage d’un ancien dignitaire, l’ancien président aurait vendu des territoires yéménites à l’Arabie saoudite pour 10 milliards, « sans se rappeler si c’était en dollars ou en rials », a précisé la présidente.
Longtemps considéré comme le successeur désigné de son père, Ahmed Saleh, 54 ans, ancien chef de la Garde républicaine, avait été nommé ambassadeur du Yémen aux Émirats arabes unis après la chute du régime, dans la foulée des printemps arabes de 2011 à 2015.
« On ne pouvait rien lui refuser »
« Il n’y a pas une personne qui n’avait pas peur d’Ahmed Saleh. C’était le numéro 2, on ne pouvait rien lui refuser », s’est remémoré Mohamed A. à la barre, assisté d’une interprète.
Khaled Saleh, 39 ans, frère cadet d’Ahmed, lui aussi passé par la Garde républicaine, est présenté comme la cheville ouvrière du système de blanchiment à partir du moment où les avoirs de son aîné sont gelés par l’ONU.
Pour les avocats des deux héritiers, Mes Clara Gérard-Rodriguez et Pierre-Olivier Sur, rien ne prouve que les fonds utilisés pour ces achats immobiliers proviennent de l’argent de la corruption. C’est Jacques Chirac qui aurait, selon eux, incité leurs clients à investir en France, les relations avec le dirigeant yéménite étant à l’époque au beau fixe, tout comme les intérêts économiques en jeu. Le groupe Total s’y était installé en 1996.
Au pouvoir jusqu’en 2012, Ali Abdallah Saleh avait été contraint de quitter ses fonctions après plus d’un an de contestation populaire dans le sillage des printemps arabes, avant d’être assassiné en décembre 2017 par des rebelles houthis.
Basée à Sanaa, l’association Awtad, qui s’est constituée partie civile dans le dossier, espère voir les biens et l’argent confisqués par la justice et restitués à la population locale.
Avec AFP