Fauchée en plein vol. Eva Gonzalès a 36 ans lorsqu’elle pousse son dernier souffle, en 1883, quelques jours après son accouchement. Encore endeuillée par le décès d’Édouard Manet, survenu tragiquement quelques mois auparavant des suites d’une lourde opération, la peintre à la carrière prometteuse est victime d’une embolie qui lui sera fatale. Celle qui fut à la fois l’élève, le modèle et l’amie du sulfureux peintre demeurera dès lors injustement dans son ombre, éclipsée par une légende tenace selon laquelle elle serait morte de chagrin après la disparition de son mentor…
C’est cette injustice que répare, au Petit Palais, l’exposition « Eva Gonzalès. Parcours d’une artiste libre », qui entend dépasser le récit romancé ayant longtemps entouré la vie de l’artiste. De fait, celui-ci a effacé, ou du moins minoré, la qualité de son œuvre, mais aussi son rôle sur la scène artistique de la seconde moitié du XIXe siècle où elle a compté parmi les principales figures féminines du mouvement impressionniste, aux côtés de Berthe Morisot et de l’Américaine Mary Cassatt (qui fera quant à elle l’objet d’une rétrospective au musée d’Orsay à partir du 6 octobre).
Lui redonner toute sa place
Bien que relativement petite en raison de la brièveté de sa carrière, l’exposition, riche d’une centaine d’œuvres, redonne enfin à Eva Gonzalès la place qu’elle mérite. Elle veut ainsi renouer avec l’exposition posthume de 1885, organisée par sa famille et ses amis, qui avait permis de montrer l’ampleur de son talent seulement deux ans après sa disparition. Depuis, aucune rétrospective d’envergure ne lui a été consacrée, ce qui explique aussi en partie qu’elle ait sombré dans l’oubli, alors même que l’une de ses œuvres les plus importantes, Une loge aux Italiens (1874), est conservée au musée d’Orsay.

Eva Gonzalès, La Matinée rose, 1874
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Pastel sur papier et châssis entoilé • 93,8 × 74,3 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris • © GrandPalais Rmn – Herve Lewandowski
Malgré la misogynie de son temps, Eva Gonzalès disposait de tous les atouts pour s’imposer comme une grande artiste. Tout d’abord parce qu’elle a eu la chance de naître, en 1847, au sein d’une famille bourgeoise et cultivée qui a accepté ses ambitions de peintre. Son père, romancier et fondateur de la Société des gens de lettres, et sa mère musicienne ont accueilli avec une bienveillance rare pour l’époque et leur milieu son entrée dans l’atelier de Charles Chaplin à seulement seize ans. Aux côtés de ce peintre académique dont l’atelier est ouvert aux femmes (Mary Cassatt suivra également son enseignement), la jeune Eva se forme au dessin et à la peinture dans le pur goût du XVIIIe siècle que lui transmet son maître et qui infuse ses œuvres de jeunesse au raffinement exquis, où de jeunes femmes évoluent dans des intérieurs bourgeois au mobilier rococo.
Un dialogue artistique avec Manet

Edouard Manet, Portrait d’Eva Gonzalès, 1870
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Huile sur toile • 19,1 × 133,4 cm • Coll. The National Gallery, Londres • © The National Gallery Londres
Proche de la famille Gonzalès, le peintre belge Alfred Stevens présente l’apprentie artiste, alors âgée de 20 ans, à Édouard Manet en février 1869. Le peintre, qui a créé le scandale en 1865 avec son Olympia, est admiratif non seulement de la beauté de la jeune femme, mais aussi de son talent, et demande aussitôt l’autorisation à ses parents de peindre son portrait. Le tableau, aux dimensions monumentales, montre Eva Gonzalès en pied, posant face à son chevalet, en pleine affirmation de son statut d’artiste.
D’un naturel réservé, mais néanmoins habitée de rêves d’indépendance, cette dernière cherche à recevoir les conseils de cette figure de proue de l’avant-garde. Manet, qui ne souffre la présence d’aucun élève dans son atelier, lui fait une exception. Ainsi débute un compagnonnage artistique décisif dans la carrière d’Eva Gonzalès, qui s’émancipe de l’enseignement de Chaplin pour explorer les voies de la modernité.
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Théodore de Banville lui dédie un poème, louant « Des mains agissantes, capables de servir de thème à la poésie et à la statuaire ».
Un véritable dialogue artistique s’installe entre les deux peintres. L’influence de Manet surgit de manière évidente dans les œuvres de Gonzalès, comme dans Une loge aux Italiens ou, bien sûr, L’Enfant de troupe (1870), hommage assumé au célèbre Fifre (1866). Peu à peu, elle adopte une touche plus libre et plus franche. Quant à Manet, il se met, à partir des années 1870, à pratiquer le pastel, technique dans laquelle excellait par ailleurs la jeune femme. Ainsi, sans doute l’a-t-elle aussi influencé. À mesure qu’elle gagne en maturité, elle sollicite d’ailleurs de moins en moins son mentor. Son talent est autant salué par Octave Mirbeau que par Théodore de Banville, qui lui dédie le dernier poème de ses Camées parisiens, louant « Des mains agissantes, capables de servir de thème à la poésie et à la statuaire ».

Eva Gonzalès, Une loge aux Italiens, vers 1874
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Huile sur toile • 97,7 × 130 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris • © GrandPalais Rmn – Herve Lewandowski
Fait rare pour l’époque, son mariage en 1879 n’a pas freiné sa carrière, bien au contraire. Elle trouve en son époux, le peintre et graveur Henri Guérard, un partenaire dévoué et un soutien de taille, qui contribue grandement à la promotion du travail de sa femme en gravant ses œuvres pour les diffuser plus largement et ainsi accroître sa reconnaissance. Bien au-delà des murs du Salon, où l’artiste est à plusieurs reprises remarquée (malgré la réticence du jury, qui ne voit pas d’un bon œil sa proximité avec Manet) et où plusieurs de ses toiles seront acquises par l’État.
C’est d’ailleurs ce qui fait toute la singularité de la carrière d’Eva Gonzalès : revendiquant son indépendance, elle continuera toutefois d’exposer au Salon, haut lieu de l’académisme, et refusera catégoriquement de prendre part aux expositions impressionnistes malgré ses affinités thématiques (vie moderne, plein air, intimité…) et stylistiques avec ce mouvement, de plus en plus évidentes à mesure qu’elle gagne en maturité.
En témoigne La Promenade à dos d’âne (1880), l’une des dernières œuvres présentées dans le parcours de l’exposition, exécutée à la fin de sa carrière brutalement interrompue. Face à cette touche redoutablement énergique, on imagine aisément le pinceau de l’artiste virevolter à la surface de la toile, comme un oiseau volant haut, déjà très haut dans le ciel.
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Eva Gonzalès. Parcours d’une artiste libre
Du 15 septembre 2026 au 24 janvier 2027
Petit Palais • Avenue Winston Churchill • 75008 Paris
www.petitpalais.paris.fr