C’est l’affaire dans l’affaire. Ou plutôt, compte tenu de son extrême gravité, le scandale dans le scandale. D’après des informations de Mediapart, que nous sommes en mesure de confirmer de source judiciaire, un commissaire de police Marseillais a été mis en examen le jeudi 17 septembre dernier pour « fausse déclaration sous serment » et « soustraction de preuve. »

Angelina garde de lourdes séquelles physiques et psychologiques de son passage à tabac.Angelina garde de lourdes séquelles physiques et psychologiques de son passage à tabac. / PHOTO D.T.

Autrement dit, le gradé aurait protégé des policiers de son service soupçonnés d’avoir fracassé, à coups de pied et de matraque, le crâne d’une jeune femme 19 ans en marge d’une manifestation des Gilets jaunes, sur le Vieux-Port, à laquelle elle ne participait pas.

« Tu devrais être morte »

Le 8 décembre 2018, Maria (1), une vendeuse de 19 ans, traversait le centre-ville avec son copain à la sortie du travail quand elle avait reçu, par surprise, un tir de flash-ball à la cuisse, la projetant au sol. Elle avait ensuite été encerclée par une quinzaine de policiers en civil, le visage masqué, portant des casques de skate pour certains, et violemment tabassée, sans raison, dans une ruelle, selon son récit corroboré par des témoins et des vidéos. Abandonnée dans une mare de sang au milieu des affrontements entre forces de l’ordre et Gilets jaunes, la tête fracturée, Maria sera opérée en urgence. « Tu devrais être morte », lui glissera le neurochirurgien qui l’a prise en charge à La Timone. Maria conserve une impressionnante cicatrice sur le cuir chevelu refermé avec une vingtaine d’agrafes et de lourdes séquelles physiques et psychologiques.

Deux agents de la BAC Nord soupçonnés d’avoir porté les coups

Dans ce dossier explosif, sur le point d’être enterré à deux reprises, et qui ne doit sa survie qu’au travail obstiné d’une nouvelle juge d’instruction associée à un changement à la tête de l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), douze fonctionnaires de SISTC et de la BAC ont été mis en examen par couches successives pour « violences aggravées par trois circonstances (arme, réunion et par une personne dépositaire de l’autorité publique) » et (ou) pour « non-assistance à personne en danger ». Dans le lot, deux anciens agents de la BAC Nord sont directement incriminés, près de 7 ans après les faits, pour avoir porté les coups de pied et de matraque infligés à Maria quand elle était à terre. Tous restent présumés innocents et ont été laissés libres, sous contrôle judiciaire, malgré des réquisitions de mandat de dépôt du parquet visant les plus impliqués.

« Des pressions pour mentir à la justice »

Quoi qu’il en soit, en cheminant dans son enquête, la juge a consigné, en parallèle, les témoignages embarrassants de plusieurs policiers mis en cause expliquant avoir subi « les pressions » de leurs supérieurs hiérarchiques et d’un ancien délégué départemental du syndicat Alliance leur demandant de « mentir à la justice » en niant leur présence et celle de leurs collègues sur les lieux ; l’un d’eux aurait même transmis, dès 2019, à ses deux supérieurs, l’identité des membres de la brigade anticriminalité Nord qu’il présentait comme étant au centre des violences commises. Des révélations qui semblent avoir été étouffées. L’enquête a longtemps patiné, notamment en raison de preuves manquantes : des enregistrements radio du logiciel Acropol, captant les échanges entre policiers sur le terrain, avaient été effacés, tout comme des images de vidéosurveillance de la ville.

« Une véritable omerta a été organisée en haut lieu », a dénoncé Brice Grazzzini, l’avocat de Maria, qui est aujourd’hui au centre de nouvelles investigations menées, en parallèle, par la magistrate et l’IGPN visant la chaîne de commandant. Elles valent, pour la première fois, à un haut gradé d’être mis en examen. D’autres pourraient suivre. Au moment des événements, ce commissaire était le numéro deux du service de sécurisation des transports en commun (SISTC). Le jour des violences, il encadrait huit policiers en civil, dont sept ont été mis en examen.

« Véhiculer des ragots »

« Si le responsable a toujours expliqué ne pas pouvoir identifier ses agents sur les vidéos, ses déclarations sont contredites aujourd’hui par ses propres subordonnés, qui ont décrit en audition des dissimulations », souligne Mediapart. Il aurait, en outre, dissimulé un casque non réglementaire (de skate), « dont lui et certains de ses hommes étaient porteurs au moment des faits, ce qui aurait facilité leur identification. » En garde à vue, le commissaire aurait reconnu avoir entendu des rumeurs ciblant deux agents de la BAC mais préféré taire ces informations auprès de l’IGPN et de la justice par crainte de « véhiculer des ragots ».

« Une affaire d’Etat »

Toujours selon Mediapart, un petit comité de soutien attendait le commissaire devant le tribunal de Marseille pendant sa mise examen, le jeudi 17 septembre. Il était composé de plusieurs délégués d’Alliance et de l’ancienne commissaire de l’IGPN, chargée dans un premier temps de l’enquête. Son service avait auditionné le numéro 2 de la SISTC en 2019, sous le statut de témoin et s’était contenté de ses déclarations. Elle est aujourd’hui sa supérieure à la police aux frontières (PAF).

Interrogé sur ce nouveau rebondissement, Brice Grazzini note que le commissaire mis en examen se situe au « premier échelon de la hiérarchie » Jusqu’où va remonter la juge d’instruction ? On voit au fur et à mesure que chaque échelon supérieur a protégé l’échelon inférieur. » Et d’asséner  : « Nous rentrons désormais dans une affaire d’État. »

(1) Le pseudonyme que la victime, Angelina, avait choisi, avant de révéler son identité en juin 2023.