Du 28 octobre 2026 au 12 avril 2027, le Mucem présente « Manger les images », une exposition dont le titre surprend, interpelle et interroge. En proposant de regarder autrement les relations que nous entretenons avec les images, le musée marseillais poursuit son exploration des grandes questions qui traversent les sociétés d’Europe et de Méditerranée, en croisant histoire, anthropologie, histoire de l’art et création contemporaine. Après l’important succès populaire et critique de « Bonnes Mères. Maternité, corps et société » en début d’année, on attend avec curiosité de découvrir le Banquet d’images auquel le Mucem nous convie.

À propos de ce projet, Marie-Charlotte Calafat, directrice scientifique et des collections du Mucem, rappelle que « les images ne sont pas seulement des objets à contempler : elles peuvent être investies de pouvoirs, accompagner les croyances, les pratiques sociales, les rites, les savoirs ou les engagements politiques ». Elle souligne également qu’à l’heure où elles « occupent une place inédite dans nos vies, où elles façonnent nos représentations, circulent à une vitesse sans précédent et participent à nos échanges quotidiens, cette exposition nous invite à interroger notre relation aux images ».

Une autre relation aux images

    Jérémie Koering, professeur à l’université de Fribourg et commissaire général de l’exposition, part du constat que « notre éducation nous pousse à imaginer qu’une image est faite pour être regardée et tenue à distance ». L’exposition, explique-t-il, entend montrer que cette relation n’est pas la seule. Le goût et le toucher peuvent aussi entrer en jeu et, si « l’ingestion peut être métaphorique, notamment dans la littérature artistique, la consommation d’images est parfois bien réelle ».

    Albrecht Dürer, L’Apocalypse, Saint Jean dévorant le Livre de Vie, vers 1498, édition allemande, planche 8. Estampe, 39,4 cm x 28,1 cm. Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris. Legs Dutuit, 1902 © CC0 Paris Musées / Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de ParisFrancesco Eramo, mostacciolo, diable, années 1990 et 2000, Soriano Calabro, Italie.  Biscuit de miel et farine, 129 cm x 64 cm x 1,29 cm. Mucem, Marseille © Mucem / Marianne Kuhn

    Albrecht Dürer, L’Apocalypse, Saint Jean dévorant le Livre de Vie, vers 1498, édition allemande, planche 8. Estampe, 39,4 cm x 28,1 cm. Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris. Legs Dutuit, 1902 © CC0 Paris Musées / Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris
    Francesco Eramo, mostacciolo, diable, années 1990 et 2000, Soriano Calabro, Italie. Biscuit de miel et farine, 129 cm x 64 cm x 1,29 cm.
    Mucem, Marseille. © Mucem / Marianne Kuhn – « Manger les images » au Mucem, Marseille

    L’enjeu n’est donc pas seulement de montrer des images que l’on mange. Il s’agit d’examiner ce que signifie leur consommation et les raisons qui peuvent conduire à vouloir prendre une représentation en soi. Pour Jérémie Koering, les exemples rassemblés dans un ouvrage publié en 2021 chez Actes Sud, Les iconophages. Une histoire de l’ingestion des images, témoignent de la continuité de ce phénomène, selon des formes et des contextes très différents.

    Manger pour se soigner, se protéger ou faire communauté

      L’exposition s’organise autour de deux grandes fonctions de l’ingestion des images. La première relève de contextes religieux, cultuels ou magiques. L’objet figuré est alors supposé porter une force ou une puissance surnaturelle susceptible d’être transmise à celui qui l’ingère. Il peut s’agir de se soigner, de se protéger ou de s’unir au divin. Ainsi, l’ingestion d’un texte comme moyen de transmettre un savoir est une idée présente depuis l’Antiquité, dans des religions polythéistes comme dans celles du Livre.

      La seconde fonction est collective. Certaines images sont conçues pour être consommées ensemble lors de mariages, de naissances, sous la forme de gâteaux, de sculptures ou de confiseries, mais aussi lors de cérémonies religieuses ou d’événements politiques. Leur partage contribue alors à renforcer un sentiment d’appartenance et une vision commune du monde.

      Jean-Auguste-Dominique Ingres, La Vierge à l’hostie, 1854.  Huile sur toile, diamètre 113 cm. Musée du Louvre, département des Peintures, en dépôt au musée d’Orsay, Paris © GrandPalaisRmn, musée d'Orsay / Franck RauxGâteau d'amour, vers 1970, Serbie, Europe.  Matière comestible, impression sur papier, 1,7 cm x 20,8 cm.   Mucem, Marseille, dépôt du Muséum national d’histoire naturelle, Paris, collection d’ethnologie d’Europe © Mucem / Marianne Kuhn

      Jean-Auguste-Dominique Ingres, La Vierge à l’hostie, 1854. Huile sur toile, diamètre 113 cm. Musée du Louvre, département des Peintures, en dépôt au musée d’Orsay, Paris © GrandPalaisRmn, musée d’Orsay / Franck Raux
      Gâteau d’amour, vers 1970, Serbie, Europe. Matière comestible, impression sur papier, 1,7 cm x 20,8 cm. Mucem, Marseille, dépôt du Muséum national d’histoire naturelle, Paris, collection d’ethnologie d’Europe © Mucem / Marianne Kuhn – « Manger les images » au Mucem, Marseille

      Raphaël Bories, conservateur responsable du pôle Croyances et religions au Mucem et co-commissaire de l’exposition, élargit cette approche à la dimension contestataire de l’iconophagie. Manger une image, ou représenter le fait de la manger, peut devenir un geste de renversement. Les caricatures politiques en offrent un exemple, tandis que certains artistes contemporains utilisent l’ingestion pour mettre en question l’ordre établi.

      Une exposition pensée comme un dialogue entre les disciplines

        Pour Raphaël Bories, cette diversité explique le choix d’une approche multidisciplinaire. Histoire, histoire de l’art, anthropologie et création contemporaine sont mobilisées pour étudier une pratique particulièrement présente en Europe et dans le bassin méditerranéen, avec une ouverture vers l’Amérique latine et le Mexique.

        Cette orientation rejoint directement le projet scientifique et culturel du Mucem. Elle trouve aussi un prolongement concret dans ses collections, héritées du Musée national des Arts et Traditions populaires, du musée de l’Homme et du musée d’Ethnographie du Trocadéro. Les objets liés aux images comestibles constituent ainsi un fonds particulièrement important du musée.

        De nombreuses institutions prêteuses enrichissent l’exposition et reflètent la diversité des époques et des sociétés concernées par l’iconophagie : Bibliothèque nationale de France, musée national du Prado, musée du Louvre, musée du Quai Branly – Jacques Chirac, musée de Cluny, entre autres.

        Stèle d’Horus maîtrisant les animaux nuisibles, entre -380 et -30, Égypte. Haut-relief, stéatite, 18,8 cm x 8,6 cm x 5,8 cm. Musée du Louvre, département des Antiquités égyptiennes, Paris. © GrandPalaisRmn, musée du Louvre / Christian Décamps
        Intaille magique, Hélios-Harpocrate, Ier-IIIe siècle, Empire romain. Hématite, 5,1 cm x 3,5 cm x 0,5 cm. Bibliothèque nationale de France, département des Monnaies, médailles et antiques, Paris. © BnF.
        Vincenzo Campi, Les Mangeurs de ricotta, vers 1580. Huile sur toile, 77,5 cm x 90 cm. Musée des Beaux-Arts de Lyon. © Lyon MBA / Martial Couderette.

        Le choix des œuvres traduit cette volonté de décloisonnement. Plus de 430 œuvres et objets seront réunis, dont 250 issus des collections du Mucem. Des denrées alimentaires habituellement conservées dans les chambres froides du musée seront présentées avec des objets issus de collectes de terrain, accompagnés de photographies, de films ethnographiques ou d’entretiens.

        Léa Belooussovitch, série « Lick One’s Wounds » (Sans titre 7 ),2026Gali Eytan, Festa di Sant’Agata, extrait d’un documentaire photographique sur la confection des minni réalisé pendant la fête de Sant’Agata à Catane, Sicile, 2026

        Léa Belooussovitch, série « Lick One’s Wounds » (Sans titre 7 ), 2026, photographie imprimée sur feuille de sucre léchée.
        Gali Eytan, Festa di Sant’Agata, extrait d’un documentaire photographique sur la confection des minni réalisé pendant la fête de Sant’Agata à Catane, Sicile, 2026 – « Manger les images » au Mucem, Marseille

        Amulettes de l’Égypte antique, moules à hosties, pains votifs, ex-voto, œuvres majeures du XVIIe siècle et créations contemporaines se côtoieront ainsi dans le parcours. Certaines œuvres d’artistes contemporains seront présentées pour la première fois, comme le travail de Léa Belooussovitch. Un ensemble de photographies de Gali Eytan a été produit spécifiquement pour l’exposition.

        De l’image ingérée à l’image qui nous absorbe

          Le projet ne s’arrête pas aux usages historiques et anthropologiques de l’iconophagie. Sa dernière section déplace la réflexion vers la production contemporaine des images. Les artistes y utilisent leur propre corps comme médium, entre fabrication d’images par la bouche et processus de digestion.

          La fin du parcours inverse alors la relation initiale. Un extrait de Videodrome de David Cronenberg montre une bouche surgissant d’un écran et « avalant » un homme. L’image n’est plus seulement incorporée par celui qui la regarde. Elle devient à son tour capable de l’absorber.

          C’est cette oscillation entre ingestion réelle et métaphorique, entre appropriation, soin, protection, cohésion, contestation et destruction, que Jérémie Koering et Raphaël Bories souhaitent faire apparaître. Le parcours pourrait ainsi revenir à la question qui fonde l’exposition : pourquoi avalons-nous des images ?

          Commissariat : Jérémie Koering, professeur à l’université de Fribourg, et Raphaël Bories, conservateur responsable du pôle Croyances et religions au Mucem.
          Scénographie : Atelier Jodar.
          Catalogue : coédité par le Mucem et les Éditions de La Martinière, sous la direction de Jérémie Koering et Raphaël Bories. Avec des contributions de Mathilde Badie, Andreas Beyer, Dominic-Alain Boariu, Raphaël Bories, Valérie Boudier, Marie-Charlotte Calafat, Giordana Charuty, Véronique Dasen, Frédérique Desbuissons, Antonella Fenech, Finbarr Barry Flood, Julia Gelshorn, Jérémie Koering, Olivier Leplatre, Anne Lepoittevin, Camille Paulhan, Marion Tayart de Borms, Ariane Thomas et Fabien Vallos.

          Chronique à suivre après un passage au Mucem.

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