Avant le début de la guerre, l’Ukraine disposait d’une réserve d’environ 500 000 tonnes de lithium, un métal notamment utilisé pour les batteries et comme additif – sous forme d’aluminate – pour la propulsion des fusées et des missiles. Et, deux des quatre gisements qu’elle comptait jusqu’alors sont désormais contrôlés par la Russie, cette dernière ayant mis la main sur celui de Shevchenko [Donbass], le 24 juin. En outre, ces dernières semaines, ses troupes ont continué de progresser au sud de Pokrovsk, ville stratégique car abritant une mine essentielle pour l’industrie sidérurgique ukrainienne ainsi qu’un nœud logistique.

Pour autant, pour le général Thierry Burkhard, le chef d’état-major des armées [CEMA], la situation de la Russie est « très compliquée », les victoires tactiques qu’elle peut remporter sur les champs de bataille ukrainiens – au prix de lourdes pertes – ne pouvant masquer la « défaite stratégique » qu’elle est en train de subir.

« Aujourd’hui, si on regarde objectivement les choses, la Russie est en train de subir une défaite stratégique », a en effet lancé le CEMA, lors d’une audition à l’Assemblée nationale, le 25 juin.

D’abord, son attaque [contre l’Ukraine] est un « désastre militaire » car « même si c’est difficile à évaluer, il est néanmoins sûr qu’elle a perdu quelques centaines de milliers d’hommes, tués ou blessés, ce qui dépasse notre capacité d’imagination », a ensuite relevé le général Burkhard. « Quand la Russie a attaqué, le 24 février [2022], son objectif n’était pas de conquérir à peine 20 % du territoire ukrainien au bout de trois ans et demi mais de l’emporter en quelques mois », a-t-il ajouté.

Cette « victoire à la Pyrrhus » esquissée par le CEMA tient aussi à la nouvelle « géométrie de l’espace de bataille » engendrée par l’invasion de l’Ukraine, avec l’adhésion de la Suède et de la Finlande à l’Otan, alors que ces deux pays étaient jusqu’alors neutres. « C’était une ligne rouge absolue pour Moscou depuis 1945 », a-t-il rappelé.

Aussi, la Russie se trouve maintenant dans une « situation très compliquée » car la guerre en Ukraine a « neutralisé la mer Noire » et la Baltique, qui était « plutôt difficile à gérer pour l’Otan » avec le « ventre mou » que constituaient la Suède et la Finlande, est devenue un « lac Otan », a détaillé le général Burkhard. « En cas de confrontation, je peux assurer que pas un bateau russe n’arrivera à passer par la Baltique, alors que Saint-Pétersbourg représente 50 à 60 % des flux économiques russes », a-t-il ajouté. En outre, a-t-il rappelé, le port de Mourmansk ne peut pas être une alternative [du moins pour ce qui concerne l’Atlantique] car sa vocation est exclusivement militaire.

Un autre point évoqué par le CEMA est la « vassalisation » de la Russie « vis-à-vis de la Chine et d’autres pays », ce qui « la met en difficulté pour appuyer ses partenaires stratégiques : elle n’a pas pu le faire avec la Syrie et elle semble ne pas pouvoir le faire avec l’Iran », a-t-il dit.

Enfin, le général Burkhard estime que les conséquences sociétales de la guerre en Ukraine finiront aussi par « consommer » cette défaite stratégique de Moscou.

« Quand la guerre se terminera et qu’elle démobilisera, la Russie va se retrouver avec de gros problèmes sociétaux. Cette guerre aura rappelé à tout le monde, si besoin était, le faible prix que représente la vie humaine en Russie, au regard des conditions dans lesquelles elle envoie ses soldats au front », a d’abord relevé le CEMA. En outre, a-t-il poursuivi, « on constate qu’un soldat russe est payé entre 3 000 et 4 000 euros pour aller combattre et que, parallèlement, le salaire des médecins a été porté à 1 000 euros, ce qui va créer de gros problèmes sociétaux dans la Russie de demain ».

Pour autant, a averti le général Burkhard, il faut être « lucide » car, comme in fine, la « victoire est à celui des deux adversaires qui sait souffrir un quart d’heure de plus que l’autre », pour citer Marcel Proust.

« Je pense que si on laisse la guerre se continuer comme ça, je crains que la Russie soit capable de tenir cinq minutes de plus que nous, même dans sa situation. Ce problème doit être impérativement pris en compte : il faut qu’on arrive à casser la linéarité de la bataille et qu’on évite qu’une défaite stratégique se transforme en victoire [pour la Russie], avec les conséquences qu’on imagine », notamment sur l’architecture de sécurité du continent européen, a-t-il conclu.