Le dossier examiné depuis jeudi matin devant le tribunal correctionnel de Marseille dégage une odeur de poudre blanche, par dizaine de kilos, et de sang. 23 novembre 2017. Une Audi surpuissante revenant des Pays-Bas fonce dans la nuit pour échapper à un contrôle des douaniers, lancée à ses trousses. Au péage de Villefranche-Limas (Rhône), les pneus du bolide rendent l’âme sur la herse déployée avec ruse par les fonctionnaires. Les fuyards doivent brusquement stopper leur course. Le conducteur et le passager bondissent, et tentent de fuir à travers champs à grandes enjambées.

Cette nuit-là, seul le premier, Anthony Strata, sera rattrapé. Malgré la déception de voir un des suspects s’enfuir, les fonctionnaires savourent. Le renseignement anonyme qui leur était parvenu, probablement depuis Marseille, était béton : dans le coffre du Audi, ils découvrent 75 pains de cocaïne conditionnés, 84 kilos en tout, d’une pureté exceptionnelle de 92%. La valeur de cette marchandise ? Entre 2,4 et 2,9 millions d’euros.

Assassinat et accident mortel

Huit ans après cette saisie douanière exceptionnelle, trois hommes soupçonnés d’avoir participé à ce go-fast se retrouvent devant le tribunal correctionnel de Marseille. Mais pas le conducteur : placé sous contrôle judiciaire, Anthony Strata, présenté par les enquêteurs comme un excellent pilote, en lien avec des gros voyous du sud de la France, est décédé il y a quelques années dans un accident de la circulation en Corse. Dans le box, en tête d’affiche, on retrouve Sullivan Beaujannot, déjà jugé et condamné la semaine dernière à 8 ans de prison ferme devant cette même juridiction pour avoir piloté le point de deal de la cité des Charrel, à Aubagne.

Dans un dossier criminel voisin lié au go fast de novembre 2023, qui plane sur la salle d’audience, cet homme de 38 ans a écopé de 30 ans de réclusion devant la cour d’assises – un pourvoi est en cours d’examen- pour l’assassinat d’un ex-complice, Naïm Fetim, dans un bar de la Calade (15e), le 25 décembre 2017. Le mobile de cette exécution, selon l’accusation ? Naïm Fetim aurait été soupçonné par son propre clan d’avoir fourni le tuyau anonyme qui a permis aux douaniers d’intercepter le go fast. On y revient.

« On est en train de creuser sa tombe judiciaire »

Langage clair et ton courtois, Sullivan Beaujannot n’a jamais varié dans sa défense : oui il s’est bien rendu en Hollande en novembre 2017 dans une Mégane considéré par les enquêteurs comme la voiture ouvreuse. Oui, il était avec Anthony Strata, un ami, mais ce voyage n’était pas destiné, de son côté, à acheter de la cocaïne pour l’importer en France. Lui voulait simplement se payer des faux papiers, dont un permis de conduire, pour pouvoir échapper à son contrôle judiciaire qui lui interdit de sortir de Manosque où il ne  trouvait pas de travail. Certes, il a fréquenté le même hôtel de Dordercht que deux autres prévenus, Anthony Strata et Florian Meunier – qui ont tout ou partie reconnu leur rôle dans le go fast du lendemain – mais il était rentré en France de son côté, en train.

« C’est les fables de la Fontaine », martèle-t-il, en contestant formellement être « le chef de quoi que ce soit ». « On est en train de creuser sa tombe judiciaire », déplore Me Maharsi, l’un de ses avocats, en rappelant qu’un « un procès pénal ce n’est pas un théâtre de présomption ni une galerie d’association d’idées ». Dans ce dossier, insiste-t-il, « Nous n’avons pas la preuve qu’il aurait fait partie du convoi retour. Pas d’ADN, pas de sonorisation, pas de témoignages avec son nom, pas d’élément matériel ». 

Une lecture très éloignée de celle du ministère public, qui avait précédé : « Il y a d’inéluctables angles morts. Quelle était la filière d’approvisionnement ? Comment a été payée la cocaïne ? Et de quelle manière elle devait être écoulée ? », convient la procureure. « Mais les quatre ont toujours formé un groupe, deux conducteurs et deux passagers, qui ne sont pas des potiches. Ils ont acheminé la drogue ensemble. Aucun élément n’atteste le scénario d’un retour alternatif, en train, de monsieur Beaujannot. C’est un récit construit a posteriori pour épouser éléments à charge », estime la magistrate. « Si on veut lutter sérieusement contre les routes de la cocaïne, qui inonde le territoire national, les peines doivent être dissuasives », tranche-t-elle, en réclamant 8 ans de détention contre Sullivan Beaujannot, qui, en récidive, encourt 20 ans.

Mais aussi, 2,9 millions d’euros d’amende douanière à payer solidairement par les prévenus. « Si vous le condamnez à une telle amende, ce serait une mort civile et patrimoniale », proteste Me Benjamin Liautaud, en défense de Mohammed El Aidouni, conducteur de la voiture ouvreuse qui avait annoncé son ambition, à la barre, de se reconvertir dans l’agriculture.

À l’heure de rendre leur jugement, ce vendredi 11 juillet en toute fin de journée, l’argument n’a pas ému outre mesure les magistrats. Certes, les peines infligées sont inférieures aux réquisitions : 6 ans ferme contre Sullivan Beaujannot, 5 ans dont 7 mois avec sursis contre Mohammed Al Aidoni (à effectuer sous bracelet électronique) ; 5 ans dont 16 mois avec sursis contre Florian Meunier (à effectuer sous bracelet électronique) ; 3 ans contre Mohamed Boukadoume, qui a réservé les chambres en Hollande. En revanche, les trois premiers devront bien s’acquitter de l’amende de 2,9 millions d’euros.