Grâce à une campagne d’immunisation de masse (qui a pris de l’ampleur dans les années 1980 après que la variole a été éradiquée), la polio a pratiquement disparu de la surface du globe. Deux des trois souches de poliomyélite sauvage ont d’ailleurs été certifiées « éradiquées », selon Ananda Bandyopadhyay, directeur-adjoint de la technologie, de la recherche et des analyses liées à la polio à la Fondation Bill-et-Melinda-Gates.

Si l’on a éradiqué la polio sauvage de la plupart des pays du monde grâce à des campagnes d’immunisation de masse (dernièrement au Nigéria et en Inde), des épidémies ont pu surgir çà et là dans des pays qui s’en croyaient débarrassés. Dans ces cas résurgents, la maladie est déclenchée non par une souche sauvage du virus mais par ce que l’on appelle un poliovirus dérivé d’une souche vaccinale (PVDV) ; une mutation du virus affaibli présent dans le vaccin oral d’Albert Sabin.

Ces virus rares apparaissent dans les communautés où l’immunisation contre la polio est continuellement basse, ce qui laisse au virus affaibli présent dans le vaccin tout le temps de trouver assez d’hôtes non-vaccinés à infecter au sein d’une communauté donnée. En se répliquant, le génome du virus peut muter et retrouver une forme virulente dans ce qu’Ananda Bandyopadhyay décrit comme une « tentative désespérée de survivre ». Bien que les personnes vaccinées soient toujours protégées face à cette nouvelle souche, toute personne non-vaccinée encourt un risque de paralysie.

Selon lui, c’est un phénomène que les chercheurs connaissent depuis des dizaines d’années. Au début des années 2000, des pays qui s’étaient déjà débarrassés de la poliomyélite comme les États-Unis ont cessé d’administrer le vaccin oral et l’ont remplacé par le vaccin original (à virus inactivé) conçu par Jonas Salk qui, pour sa part, ne peut entraîner de nouvelles infections. Mais cela n’avait rien de pratique pour le reste du monde.

Le vaccin oral d’Albert Sabin est plus abordable que le vaccin à virus inactivé et, comme il est administré sous la forme de gouttes plutôt que par injection, les bénévoles peuvent facilement le transporter dans les villages reculés et l’administrer tout en ayant suivi une formation minimale. Le vaccin oral est également plus efficace pour empêcher la transmission du virus, une étape nécessaire en vue de son éradication.

« Je pense qu’il s’agit probablement de la meilleure façon d’éliminer le virus de la surface du globe, mais cela a un prix », confie Paul Offit. Selon lui, ces souches de polio dérivées de vaccins circulent probablement dans le monde entier, notamment aux endroits où on ne les détecte pas parce qu’on ne prend pas la peine de les dépister. « Si nous baissons la garde comme cela s’est produit avec cette communauté new-yorkaise, alors la polio peut faire son retour. »

Les scientifiques insistent sur le fait que la vaccination est la clé pour mettre un terme aux épidémies de polio de quelque nature que ce soit. À l’inverse des variants du COVID-19 capables d’échapper à l’immunité vaccinale, la polio sauvage et les PVDV sont largement couverts par les vaccins contre la polio. De plus, les communautés bénéficiant d’une couverture vaccinale élevée compliquent la tâche au virus qui ne peut trouver de nouveaux hôtes à infecter.

Paul Offit rappelle qu’en 1972, huit enfants non-vaccinés ont été paralysés lors d’une épidémie de polio survenue dans un pensionnat de la Science chrétienne de Greenwich, dans le Connecticut. Bien qu’on ait à l’époque craint une propagation du virus aux communautés voisines, cela ne s’est jamais produit grâce à la couverture vaccinale élevée dans la région.

Mais quelle leçon tirer de tout cela aujourd’hui ? Si on est déjà vacciné, il n’y a rien de plus à faire pour se protéger. Mais si on ne l’est pas, c’est le moment de le faire. Selon Daniel Caplivski, même si on n’est pas certain de l’être, les vaccins contre la polio sont si sûrs qu’il n’y a aucun mal à se faire injecter une dose de rappel ou bien même le schéma vaccinal complet.

Mais ce sont les communautés ayant jusqu’ici refusé de faire vacciner leurs enfants que les scientifiques essaient le plus désespérément d’atteindre. « Je pense qu’il existe une tendance, lorsque nous vivons pendant des années sans le souvenir de certaines de ces maladies infantiles, à prendre pour acquise l’efficacité basique de ces vaccins », commente Daniel Caplivski. Selon lui, les parents décident bien souvent de ne pas vacciner leurs enfants car ils ne comprennent pas les risques de la polio ou d’autres maladies infantiles telles que la rougeole qui ont pour la plupart été éradiquées.

« Voilà ce qui est frustrant dans le cas présent » se lamente Paul Offit. « Il y a tant de choses que nous ignorons dans le domaine de la médecine, tant de choses que nous ne sommes pas capables de faire. Mais ça, nous le savons, et ça, nous pouvons le faire. Voir des personnes rejeter cela est douloureux. »

Pour contenir la menace que représentent les poliovirus dérivés de vaccins, il faudra se séparer des vaccins oraux qui ont pourtant été cruciaux pour se débarrasser de la polio à travers le monde. Mais selon Ananda Bandyopadhyay, si l’objectif est de s’en séparer complètement, les vaccins oraux sont tout de même nécessaires pour atteindre certaines communautés d’Afghanistan et du Pakistan où le virus est encore endémique.

C’est la raison pour laquelle des chercheurs de l’Initiative pour l’éradication mondiale de la polio (GPEI), organisme public-privé regroupant entre autres la Fondation Gates, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et le Rotary International, ont mis au point une solution temporaire : une version oral du vaccin dans laquelle le virus ne peut pas retrouver son état infectieux.

« Ce que nous avons fait, c’est de rectifier ce qui n’allait pas avec le virus utilisé dans le vaccin existant », explique Ananda Bandyopadhyay. D’après lui, les chercheurs ont identifié le segment spécifique du virus affaibli responsable du retour à un état infectieux. Pour tenter de le stabiliser, ils ont légèrement modifié les instructions génétiques encodant la structure du virus.

« À l’heure actuelle, les données sont exceptionnellement prometteuses », déclare Ananda Bandyopadhyay. Environ 450 millions de doses du nouveau vaccin oral contre la polio (nOPV2) ont été administrées dans le monde depuis que l’OMS l’a préconisé pour une utilisation d’urgence en novembre 2020. Selon Ananda Bandyopadhyay, il n’y a depuis lors pas eu de nouvelles épidémies de PVDV dans les régions où ce vaccin a été administré. La surveillance des eaux usées montre que le virus ne mute pas vers une forme virulente comme cela a pu être le cas.

D’après lui, une fois que toute forme de transmission du virus aura cessé, le GPEI prévoit de recourir au vaccin à virus inactif pour éliminer les éventuels cas de PVDV qui pourraient émerger. Mais en attendant, affirme-t-il, cela n’a pas d’importance : « Si on arrive à atteindre le moindre enfant au sein de la moindre communauté avec le vaccin, quel qu’en soit le type, c’est mission accomplie. »

En dernier lieu, tout dépend du fait d’arriver à atteindre le groupe toujours plus important formé par les personnes ayant refusé le vaccin. Une nouvelle épidémie suffira-t-elle à leur faire changer d’avis ? Pour Paul Offit, si ce n’est pas le cas, l’avenir s’annonce mal. « Si la polio ne vous fait pas peur, de quoi avez-vous peur ? ».